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Nostalgie de la famille patriarcale

Les écrans au prisme du genre

Mille neuf cent quatre-vingt cinq: une famille de la classe moyenne vit dans un ensemble résidentiel en banlieue ouest parisienne. Le père, cadre, cache son chômage à ses fils, tandis que la mère, secrétaire, se forme pour devenir cadre, tout en ayant la charge du quotidien et de leurs deux garçons. Explicitement autobiographique, l’histoire de Juste une illusion1>Juste une illusion (2026), un film français écrit et réalisé par Olivier Nakache et Eric Toledano., d’Olivier Nakache et Eric Toledano, nous est racontée à travers le regard du jeune Vincent, 13 ans, qui prépare sa bar-mitsvah tout en éprouvant ses premiers émois amoureux.

On comprend peu à peu que la famille est juive sépharade. La mère, Sandrine (Camille Cottin), explique à son cadet qu’elle vient d’Algérie – comme la famille Nakache –, où les juifs furent naturalisés français grâce au décret Crémieux. Le père, Yves Dayan, vient du Maroc – comme la famille Toledano, sauf que le père d’Eric y était énarque dans la haute administration. Le milieu de la famille Dayan, présenté comme populaire dans ses pratiques, permet sans doute une plus forte empathie…

Le film est résolument un feel good movie, ce que confirme son succès, en passe d’atteindre les deux millions d’entrées, mais cela ne nous exonère pas d’un regard critique. Raconter l’histoire à partir du point de vue d’un préado aussi mignon que naïf présente le grand avantage d’euphémiser tout ce qui s’avère problématique dans l’éducation des garçons, hier comme aujourd’hui. L’épisode de la cassette VHS porno que les quatre copains volent au club vidéo est, à cet égard, typique. Après le gag du quiproquo sur le titre (La Ruée vers Laure) et une tentative de visionnage sur magnétoscope chez le seul des adolescents dont les parents en possèdent un, interrompue par l’arrivée de la mère, Vincent cache la cassette dans un jeu d’échecs prêté au rabbin. Finalement récupérée, la boîte contient la véritable cassette de La Ruée vers l’or de Chaplin. Ce qui suggère la bienveillance, l’humour et la culture cinéphilique du rabbin, mais l’idée sous-jacente est que, même pour un représentant de la morale religieuse la plus stricte, l’initiation sexuelle des garçons par le porno reste une étape anodine. De fait, quoi de plus «romantique» que la conquête par Vincent de la jeune Anne-Karine qui, pour défier son père catholique, réactionnaire et xénophobe, se laisse attendrir par le jeune juif? L’escapade des adolescents au rassemblement de SOS Racisme offre à bon compte une caution «de gauche» au film.

Le père, incarné par Louis Garrel ravi d’en rajouter dans le burlesque, passe son temps à rappeler son statut de cadre sans jamais lever le petit doigt à la maison. Sa convocation à un entretien d’embauche tourne à la farce: il attend dans un couloir au milieu de dizaines de clones en gabardine beige et attaché-case. Cette façon dérisoire de traiter le chômage des cadres, qui explose dans les années 1980, illustre le refus du film de prendre ses personnages au sérieux. L’essentiel des scènes de couple se résume à des disputes provoquées par l’incurie du mari, mais jouées sur un mode de vaudeville (répliques hurlées qui se chevauchent) qui rend dérisoire la domination patriarcale.

Camille Cottin donne à la mère une dimension sympathique, où sa soumission aux normes traditionnelles d’épouse et de mère est contrebalancée par une tentative de promotion professionnelle couronnée de succès. D’abord secrétaire servant le café, elle devient cadre en réussissant un examen qu’on ne voit pas bien comment elle a trouvé le temps de préparer. L’émancipation des femmes est ainsi prudemment déplacée vers la seule sphère professionnelle. Les conflits familiaux, conjugaux ou fraternels, sont systématiquement traités comme des gags qui ne menacent jamais la stabilité des relations, attestée par la scène finale où la famille sur son trente-et-un part en voiture pour la bar-mitsvah.

Juste une illusion privilégie un regard nostalgique et complaisant, balayant sous le tapis les contradictions de l’époque, qu’il s’agisse des questions de genre, de classe ou d’origine ethnico-religieuse. Le film suggère que naguère, les Français juifs vivaient en bonne entente avec les autres communautés, ce qu’illustre la petite bande de Vincent, avec Nino l’Italien, Oussman l’Afro-descendant et Thierry le «Français de souche». On remarquera l’absence d’«Arabe» dans le paysage, tandis que rien dans la culture familiale ne vient corroborer la revendication de Vincent qui, pour séduire sa copine, prétend être un «juif arabe». Comme si, dans les années 1980, la société française était exempte de discriminations racistes autres que celles émanant de l’extrême droite.

Notes[+]

Geneviève Sellier est historienne du cinéma, www.genre-ecran.net

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