Présenté comme une fiction «d’après une histoire vraie», Pour le plaisir 1>Pour le plaisir, film français réalisé par Reem Kherici, scénario de Reem Kherici, Gari Kikoïne et David Solal; avec Alexandra Lamy, François Cluzet. cumule les paresses de la comédie à la française et les complaisances d’un cinéma à la fois hétéronormé et totalement ignorant des effets de la domination masculine sur les rapports sexuels. Ça fait beaucoup! Fanny (Alexandra Lamy), est mariée depuis vingt ans avec Tom (François Cluzet); leur fille Elsa (Mitty Hazanavicius) s’occupe de vendre la belle maison familiale en raison du chômage de son père, ingénieur. Fanny consulte une sexologue (Reem Kherici) parce qu’elle n’a jamais éprouvé d’orgasme. Celle-ci va lui prescrire une série d’exercices censés la familiariser avec son corps et lui conseille aussi d’en parler à son mari. Après le comique facile de la scène d’aveu où le mari tombe bien entendu des nues, on bifurque très vite vers une solution mécanique que Tom, grand bricoleur devant l’éternel, va inventer: un sextoy spécial clitoris (connu sous le nom de Womanizer), après divers travaux pratiques où sa femme joue les cobayes.
Exit toutes les questions que soulèvent régulièrement les féministes, par exemple Maïa Mazaurette dans sa chronique du Monde du 1er juin 2025: «Si les hommes hétéros s’intéressaient au sexe, nous vivrions dans un monde bien différent. Par exemple, les hommes se renseigneraient sur les nouvelles pratiques, sur les meilleures techniques, sur les derniers sextoys. Dans les vestiaires, ils s’échangeraient des conseils pour faire jouir leurs partenaires et remettraient constamment en question leurs compétences. (…) Si les hommes hétéros s’intéressaient au sexe, ils se demanderaient comment susciter l’intérêt érotique des femmes. Cela signifie qu’ils s’empareraient des modalités concrètes de production du désir: ils porteraient des vêtements qui les mettent en valeur (au lieu de les faire se dissoudre dans le décor), ils se soucieraient de leur morphologie, de leurs ongles (bon sang de bois), ils seraient coiffés, ils tailleraient et entretiendraient leur pilosité…»2> www.lemonde.fr/intimites/article/2025/06/01/les-hommes-ne-s-interessent-pas-a-la-sexualite_6609768_6190330.html
Visiblement, les scénaristes n’ont pas lu les chroniques de Maïa Mazaurette – Reem Kherici a repris un scénario écrit par deux hommes, ceci explique sans doute cela – et c’est bien dommage! La réalisatrice (qui incarne la thérapeute) explique dans le dossier de presse: «Ils ont écrit une première version dans laquelle je ne me suis pas retrouvée. Puis, en ajoutant ma patte, mon langage et mon regard féminin, nous sommes arrivés à dépasser le sujet de la fabrication du sextoy pour aborder le sujet de fond du plaisir féminin, qui me correspondait davantage.» Certes, le film aborde le tabou qui fait que 30% des femmes hétérosexuelles n’atteignent jamais l’orgasme (dixit la thérapeute), faute d’en parler avec leur(s) partenaire(s). Mais le refus de faire le lien avec la domination masculine (François Cluzet joue un mari aimant et dévoué) enlève beaucoup de force et d’intérêt au scénario. Pourtant une récente enquête souligne qu’«en France plus qu’ailleurs, l’accès des femmes à l’orgasme semble freiné par une sexualité de couple encore trop ‘phallocentrée’: les pratiques sexuelles réalisées le plus fréquemment (comme la pénétration vaginale) n’étant pas celles qui favorisent le plus l’orgasme féminin.»
La construction du scénario met sous le tapis tous ces éléments: comme souvent dans les comédies françaises, l’action se situe dans un milieu privilégié, où l’épouse a une occupation professionnelle purement symbolique (elle tient une boutique avec sa sœur) et le chômage du mari sert surtout à lui libérer du temps pour bricoler dans son atelier. Comme elle est dans un couple monogamique, amoureuse de son mari qui le lui rend bien, l’absence d’orgasme de Fanny n’a rien à voir avec une insuffisance d’attention de son partenaire, ni avec la double journée de travail ou avec la charge mentale qui pèsent sur les femmes.
Le casting reflète d’ailleurs l’asymétrie genrée typique d’un cinéma patriarcal: François Cluzet a seize ans de plus qu’Alexandra Lamy, et seule celle-ci est mise en scène de façon «sexy» (pour reprendre le terme de la réalisatrice). Le film est une suite de scènes comiques autour de ce «tabou» de l’orgasme féminin, invitant le public à admirer la performance des deux «stars», Cluzet et Lamy: celle-ci reprend le ton de la série qui l’a rendue célèbre, Un gars, une fille avec Jean Dujardin, tandis que Cluzet joue les râleurs au grand cœur.
L’idée que l’invention du stimulateur clitoridien vient d’un homme à qui sa femme avoue qu’elle n’a jamais, en vingt ans de vie conjugale, éprouvé d’orgasme transforme cette histoire en une comédie romantique et donne à l’homme le beau rôle. On peut voir dans cette réécriture de l’histoire un symptôme même du poids du phallocentrisme persistant dans la société et la culture françaises, et un témoignage de l’intériorisation de la domination masculine par les femmes – ici la réalisatrice.
Notes