Skip to content

Le Courrier L'essentiel, autrement

Je m'abonne

Durabilité et racisme

Carnets paysans

«La population va augmenter, avec une proportion croissante d’‘éco-idiots’. A cela s’ajoute l’immigration, qui permet à des pays moins responsables, comme le Mexique catholique et le Pakistan musulman, par exemple, d’exporter leur surplus démographique vers d’autres pays.» Ces propos ont été publiés en 2011 par Paul Watson, fondateur de Sea Shepherd, dans un ouvrage collectif intitulé Life on the Brink. Les théories de la surpopulation régulièrement réaffirmées par Paul Watson ne posent, semble-t-il, pas de grands problèmes à gauche. Invité l’an dernier au Festival international des droits humains (FIFDH) et à la Fête de l’Huma, le défenseur des océans bénéficie d’une complaisante couverture médiatique dans la presse de gauche1> Reporterre, 12 septembre 2025..

Le cas de Paul Watson n’est pas isolé, signe d’une ambivalence à gauche sur la question démographique. On se souvient qu’en 2009, Yvonne Gilli et Bastien Girod, député·es Vert·es au Parlement fédéral, avaient soumis à leur parti un papier de position proposant une limitation de la population étrangère pour des motifs écologiques. Plus récemment, l’initiative Ecopop proposait le même genre de mesure dans une étrange indistinction politique.

L’initiative de l’Union démocratique du centre (UDC) sur laquelle le corps électoral aura à se prononcer le 14 juin joue sur cette ouverture aux théories de la surpopulation. Le parti gouvernemental justifie désormais son obsession du contrôle de la population étrangère par la préservation de la nature et de l’agriculture. Le titre original de l’initiative – pour la durabilité – annonce la couleur. L’UDC cherche à construire une majorité incluant celles et ceux qui, à gauche, sont tenté·es par les théories de la surpopulation. Les arguments mobilisés en faveur du texte évoquent l’artificialisation des sols et des milieux naturels, la diminution du nombre des exploitations agricoles, la perte de souveraineté alimentaire. Des maux qui, selon les théories actuelles de la surpopulation, n’auraient qu’une seule cause: la «surpopulation étrangère» dans un contexte de ressources limitées.

L’argument de la surpopulation est connu depuis le début du XIXe siècle où il a été développé par le prêtre anglican et économiste Thomas Malthus. Pour Malthus, les ressources et les besoins seraient des données naturelles et anhistoriques. Les êtres humains n’auraient qu’un moyen d’agir: contrôler la démographie. Sans un contrôle de la population, la catastrophe démographique serait inéluctable, car elle résulterait de lois naturelles.

L’argument malthusien est paresseux. Il place en effet les notions de ressources et de besoins dans le domaine de la nature. Or, les besoins et les ressources n’ont pas grand-chose de naturel. Ils varient fortement selon l’organisation des sociétés humaines. Il est donc possible d’agir sur d’autres variables que celle de la démographie et c’est d’ailleurs ce que les sociétés humaines ont fait au cours de l’histoire. Accepter l’argument de Malthus, c’est renoncer à notre capacité collective d’action sur nos conditions d’existence. C’est renoncer à la possibilité du progrès et de l’émancipation, à la politique et à la morale.

Si cet argument connaît une longue postérité malgré ses conséquences politiques désastreuses, c’est parce qu’il constitue une manière puissante de légitimer la domination de certaines fractions des sociétés sur d’autres. L’objectif à court terme de Malthus était avant tout d’empêcher la mise en place des lois de Speenhamland (1795-1834) qui assuraient un revenu minimum, indexé sur le prix du blé, aux foyers brutalement privés de ressources par le décollage industriel britannique. Toute ressemblance avec les objectifs actuels de l’UDC serait bien sûr fortuite…
Formulé à un moment où la légitimité religieuse des pouvoirs d’Ancien Régime s’effondrait (1798), l’argument de Malthus vient donner une justification fondée en nature aux pouvoirs exorbitants des capitalistes qui se mettent alors en place.

Aujourd’hui, la légitimité raciale du capitalisme est mise en cause de plus en plus profondément et c’est pourquoi l’argument malthusien refait surface sous la forme de justifications écologiques aux dispositifs de contrôle de la libre circulation des personnes. Soutenir la «durabilité» à la mode de l’UDC, c’est ainsi contribuer à prolonger les fondements raciaux du capitalisme, un objectif qui ne peut être poursuivi à aucun prix à gauche.

Notes[+]

Frédéric Deshusses est observateur du monde agricole.

Chronique liée