«Le monde paysan est divisé» titrait en Une la Tribune de Genève la semaine dernière1>TdG, 27 mai 2026.. Interrogeant deux agriculteurs vaudois, Maude Benoit révélait dans son article deux positions antagonistes sur l’initiative de l’Union démocratique du centre (UDC) soumise au vote le 14 juin prochain. D’un côté, un céréalier et député UDC au Grand Conseil vaudois, favorable à cette initiative raciste. De l’autre, un éleveur inquiet de voir son accès au marché du travail européen restreint.
Cette division est notable au sein même des institutions de la paysannerie helvétique. Les organes centraux de l’Union suisse des paysans (USP) ont décidé de laisser la liberté de vote sur l’initiative. Tandis que la plupart des «chambres d’agriculture» romandes appellent à la rejeter, plusieurs chambres alémaniques – Zurich notamment – incitent au contraire à l’accepter. Quant aux deux journaux agricoles suisses allemands – Schweizerbauer, proche de l’UDC, et Bauernzeitung, proche de l’USP – ils n’ont jusqu’ici pratiquement pas abordé le sujet dans leurs colonnes.
Peut-on voir dans ces positions antagonistes le signe d’une division plus profonde au sein de la bourgeoisie agricole? La position de l’USP – liberté de vote – plaide dans ce sens. En 2014, la faîtière avait appelé clairement au rejet de l’initiative «Immigration de masse» aux côtés de ses alliés bourgeois traditionnels, economiesuisse et l’Union suisse des arts et métiers (USAM). Sa posture actuelle marque donc un glissement vers la droite et montre que l’emprise de l’UDC en son sein s’affermit. Cette emprise conduit à l’impossibilité pour l’organisation professionnelle de prendre une position claire contre l’initiative, comme le font les autres organisations patronales.
Il me semble cependant qu’il s’agit surtout de divisions factices. Il ne faut pas perdre de vue que l’initiative «Suisse à 10 millions» est avant tout une offensive idéologique. A cet égard, au soir du 14 juin, quel que soit le résultat du scrutin, la bourgeoisie agricole aura gagné.
En cas de rejet de l’initiative, les conditions actuelles d’emploi des salarié·es agricoles seront légitimées. AgriGenève, qui appelle aujourd’hui à voter «non», figurait parmi les fers de lance de l’opposition à l’introduction d’un salaire minimum genevois en 2020 – une loi cantonale dont les salarié·es agricoles sont d’ailleurs exclu·es. Il ne s’agit donc pas d’une position visant à améliorer le sort d’une catégorie de travailleur·euses particulièrement exploité·es. Il faut le rappeler, la main-d’œuvre agricole échappe à l’application de la Loi fédérale sur le travail; elle se voit en conséquence imposer des amplitudes horaires et des conditions sociales dégradantes. Il y a six ans, la brochure Travailleurs et travailleuses agricoles à la peine (Agrisodu-Cetim, 2020) faisait le point sur ces conditions, qui n’ont guère évolué depuis.
Si l’initiative est adoptée, des statuts temporaires dégradants seront à nouveau possibles, comme le permis de saisonnier (permis A) de sinistre mémoire, aboli au début des années 2000 dans le sillage de premiers accords bilatéraux. Interdiction du regroupement familial, logement à la discrétion de l’employeur, travail au noir pendant les périodes de suspension du permis, telles sont les pratiques avec lesquelles l’Union suisse des paysans s’était fort bien accommodée pendant les septante ans d’existence de ce statut.
Dans ce contexte, au-delà des clivages de la bourgeoisie agricole, une opposition consistante au racisme promu par l’initiative «Suisse à 10 millions» pourrait, dans le secteur agricole, s’organiser au lendemain du scrutin. Elle devrait initier une réflexion sur les moyens d’améliorer le statut des salarié·es agricoles dans notre pays. C’est ce que suggèrent les déclarations du Mouvement pour une agriculture paysanne et citoyenne et d’Uniterre, qui s’opposent fermement à l’initiative et dénoncent ses conséquences pour la main-d’œuvre agricole. C’est ainsi que l’on échappera au piège tendu par cette initiative qui nous enferme dans une alternative épouvantable: légitimer les conditions actuelles d’exploitation de la main-d’œuvre étrangère ou accepter leur dégradation.
Notes