Il y a trente ans, le 17 avril 1996, avait lieu le massacre d’Eldorado dos Carajás, qui a donné naissance à la Journée internationale des luttes paysannes à l’appel de la Via Campesina. La police d’Etat du Pará, au Brésil, ouvrait le feu sur un cortège de plus de 1000 membres du Mouvement des sans-terre (Movimento dos Trabalhadores Rurais Sem Terra – MST). Vingt-et-une personnes mourraient, et des dizaines étaient blessées dans ce cortège qui ralliait la capitale de l’Etat depuis un campement réclamant la redistribution de milliers d’hectares improductifs. Trente ans après ce massacre, le MST rassemble désormais 450’00 foyers, a libéré sept millions d’hectares et poursuit son travail initié dès les années 1980.
Dans le sillage de mouvements ruraux actifs durant la dictature, notamment la Commission pastorale de la terre (CPT), et des premières occupations de terres, le MST est créé en 1984 avec trois objectifs: lutter pour l’accès à la terre, pour la réforme agraire et pour une transformation sociale globale.
L’hyperconcentration des terres s’est amplifiée au XXe siècle au Brésil, particulièrement sous la dictature, avant d’évoluer au profit de multinationales de l’agrobusiness. Face à cela, le MST revendique l’accès à la terre pour les travailleurs et travailleuses qui dépasse la simple culture vivrière en structurant des filières collectives de production, transformation et distribution. La Constitution brésilienne de 1988 reconnaît la fonction sociale de la terre et justifie, dans certains cas, l’expropriation «dans l’intérêt social, à des fins de réforme agraire». Ces bases légales sont utilisées par le mouvement pour obtenir la légalisation des campements d’occupation (acampamentos) afin qu’ils deviennent des assentamentos (établissements permanents). Ces outils de production, désormais cultivés selon des principes d’agroécologie, apportent des réponses concrètes à l’insécurité alimentaire croissante au Brésil, par opposition aux monocultures destinées avant tout aux filières exportatrices. Le MST, à travers ses filières collectives, est notamment devenu le premier producteur de riz bio d’Amérique latine.
Pendant la crise du Covid, ses membres ont aussi pu mettre en place des réseaux d’approvisionnement d’urgence dans les zones urbaines populaires. Le second objectif, la lutte pour la réforme agraire, ne se limite pas à l’accès à la terre, il vise aussi l’accès des populations rurales aux droits fondamentaux: l’éducation, la santé, le crédit, les infrastructures et les loisirs. Des écoles rurales et centres de formation agroécologique sont notamment mis en place par le mouvement. Enfin, le troisième objectif politique est plus large: le MST défend l’idée selon laquelle redistribuer des terres – y compris dans des productions coopératives et durables – sans transformer radicalement la société qui permet à l’agroindustrie d’exister est une opération vouée à l’échec.
Ainsi, depuis des années, l’action du mouvement s’appuie sur une analyse des rapports sociaux de race, de classe, de genre et de territoire, dans un pays marqué par un racisme structurel issu de l’esclavage et du colonialisme. Ces analyses, portées par différents groupes de travail au sein de la Via Campesina, aux côtés d’autres mouvements, ont été novatrices.
Le développement du mouvement a toujours été confronté à des attaques extrêmement violentes, au-delà du massacre du 17 avril 1996. La CPT dénombre ainsi 1722 assassinats de militant·es perpétrés dans les campagnes depuis 1985. Pour l’un d’entre eux, la multinationale suisse Syngenta a été reconnue coresponsable. Les sans-terre ont aussi dû faire face, aux côtés de l’ensemble des populations précaires et minorisées, aux années de pouvoir de Bolsonaro, ainsi qu’au manque de moyens politiques et économiques pour contrer la violence de l’agrobusiness et des milieux conservateurs.
Le travail mené par le MST au Brésil rappelle donc des bases nécessaires pour transformer l’agriculture: articuler les luttes de terrain et le rapport de force avec l’usage et la défense d’outils institutionnels favorables, tout en mettant simultanément en œuvre sur le terrain les perspectives socioéconomiques défendues. L’évolution du mouvement depuis les années 1980 montre également, à l’image des revendications de la Via Campesina, que combattre l’agroindustrie nécessite de combattre fermement, dans le même élan, le monde dans lequel elle se développe, en transformant radicalement les rapports sociaux.