Aujourd’hui le vent vient de l’Arctique. Il fait beau mais glacial. Impossible de se réchauffer. Nous chargeons le camion de nourriture et de thé chauds. Après un briefing sur la marche à suivre et l’attitude à adopter face à diverses situations susceptibles de se produire, on prend la direction du parking situé à proximité du port pour la distribution de midi. C’est une sorte de commando alimentaire. Tout se met en place rapidement, on pose les cantines remplies jusqu’à la gueule sur les tables prévues à cet effet. L’endroit est désert et je me demande si quelqu’un va venir. La fréquentation de midi est si aléatoire qu’on ne sait jamais si les derniers arrivés n’auront rien ou si l’on devra ramener des gamelles pleines. Le vent est toujours aussi cinglant et encore plus froid que d’habitude.
Les premières personnes arrivent au compte-gouttes. Karl accueille les gens d’un digne «Welcome Sir, please enjoy» sans emphase, en leur tendant une barquette que je charge d’un ragoût de légumineuses et de légumes chauds. Ce sont des mains transies qui s’en saisissent pour aller l’avaler sur les petits murets en béton qui entourent ce lieu désolé. Je me demande s’ils réussissent à finir leurs barquettes sans que leur contenu n’atteigne la température ambiante, qui ne doit pas dépasser trois degrés. Certains sont seuls, s’isolent des autres venus en groupes. On retrouve visiblement sur le chemin de l’exil des gens partis des mêmes contrées dévastées qu’on a soi-même quittées le cœur serré.
Au gré des bus, heureusement gratuits, des foules pétrifiées de froid traversent cet espace gelé jusqu’à nos cantines fumantes. Beaucoup de merci, de thank you et autres shukran qui me gênent, tant en cet instant je me sais privilégié par la seule géographie de ma naissance. Presque tous demandent du riz. «Sorry, no rice today». Je me rends compte que j’en viens à avoir honte de choses que je ne maîtrise pas. Une impuissance insupportable face à cette misère unanime.
Viennent quelques femmes avec leurs enfants qui passent devant la file. Comme dans un navire qui coulerait – celui de notre civilisation dont se gargarisent les chauvins –, les femmes et les enfants d’abord! C’est la consigne, et il ne vient à aucun de nos esprits de la remettre en cause face aux grands yeux de ces petits êtres humains, dont certains n’ont pas l’âge d’aller à l’école. Ils sont là, devant nous, grelottant comme leurs mamans, miroirs aveuglants de ce fléau qui partit il y a trois siècles des rives si proches, au-delà du Channel, à l’assaut du monde pour dévorer la vie, en faire une marchandise: le capitalisme. Et c’est là qu’ils veulent tous se rendre – ils viennent presque tous d’anciennes colonies britanniques –, dans le ventre de la bête! Hommes, femmes et enfants.
Ils sont indésirables dans ce monde de concurrence et individualiste. Ils sont ceux qui ont été chassés de chez eux au gré des guerres impérialistes d’un Occident emmené par les Etats-Unis; leurs larbins que sont les Européens en général, le Royaume-Uni en particulier, leur emboîtant un pas zélé; et j’inclus évidemment la Suisse dans cette danse macabre. Tous ces pays dont les politiciens racistes et incultes n’ont de cesse de célébrer la civilisation occidentale et ses valeurs, ses racines chrétiennes, en n’en ayant de toute évidence pas lu le Bouquin jusqu’au bout, et qui ne nourrissent aucune honte à condamner à la misère les gens de peu, d’ici ou d’ailleurs. Car oui, dans les rues de Calais, les migrants ne sont pas les seuls à ne pas avoir de toit. Les mêmes qui fustigent la misère nomade n’hésitent pas à jeter à la rue leur misère sédentaire et «de souche», comme disent les crétins, en opposant les deux, qui pourtant se confondent dans le malheur, afin de servir leur abominable ambition politique. Si leur civilisation et leurs valeurs sont celles-là, qu’elles crèvent de concert!
Aujourd’hui les cantoches ont rempli des ventres affamés auxquels nous n’avons pas demandé leurs papiers. Elles sont vides. Heureusement parce que cela a été utile, malheureusement parce que cela a été utile.