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Calais: notre déshonneur

C’est l’après-midi et nous remplissons à nouveau le camion de nourriture que nous irons distribuer là où, la veille, nous étions allés remplir nos poubelles. Nous sommes avertis, la foule y est souvent nombreuse. Nous empruntons les mêmes chemins. Une autre association est là qui propose une douche. Une douche pour des centaines de personnes. Les bénévoles font avec ce qu’ils ont et que l’Etat refuse d’offrir. Il a pourtant été condamné par les tribunaux pour ça, mais n’en a cure.

Certains se frottent les cheveux avec ce qui semble être une poudre antiparasitaire.
Même chorégraphie qu’à midi au Parking. Cantoche sur les tables, thé, eau et en rabe houmous, oignons et épices. Il n’y a là que des hommes, jeunes ou très jeunes pour la plupart. Certains jouent au foot devant les latrines, manière ludique de se réchauffer. Sortie de son nulle part, la plèbe afflue et forme une queue patiente. Karl, toujours dans son élan désespéré, répète son sempiternel «welcome Sir», sa manière so british d’essayer de donner une dignité à ces gamins jetés dans la fange parce qu’ils ne sont pas nés dans le bon quelque part. Les mêmes merci, thank you, shukran qu’à midi. La même question: «ruz?», la même réponse: «Sorry, no rice today guys, la ruz el yaoum ya shabab.1» 1>Ruz: riz; La ruz el yaoum ya shabab: «Pas de riz aujourd’hui, les gars» (en arabe dialectal). Et ce vent implacable, cruel. Le vent de ce monde impassible. Le nôtre. Il faut voir ces mains tremblantes du froid de l’hiver, ces yeux noirs dépassant des écharpes vaines à les en protéger. Il faut voir ces pieds nus dépasser de claquettes dérisoires qui chaussent certains encore moins pourvus que les autres. Et encore, il ne pleut pas.

Je remplis les barquettes mécaniquement. Certains ont si faim, ou froid, ou les deux qu’ils reviennent. Je remplis, remplis, remplis. Je n’ai plus le temps de les voir, de les regarder dans leur désespoir. A leurs merci, je ne peux plus répondre autre chose qu’un timide «you’re welcome» alors qu’ils ne le sont nulle part. Je vois bien que nous sommes, nous, les volunteers, affligés de ce spectacle irréel et pourtant. Nous mangeons chaque jour, nous sommes libres d’aller et venir où nous voulons, nous sommes nés là où il faut pour ne pas être des leurs. Nous sommes issus de ces pays qui les ont mis dans cette situation dégueulasse et les y maintiennent. Frantz Fanon est là. La colonisation et la déshumanisation sont là. Bordel, ce ne sont que des gosses, les pieds dans la boue, le corps transpercé d’un froid qui traverse jusqu’aux os, sans répit, sans repos.

Un car de CRS se pointe au milieu de cette cour des miracles. Un petit tour et puis s’en va. Mais demain, ou après-demain, ils reviendront. Ils abattront les refuges dérisoires, déchireront les tentes Decathlon à deux balles, fustigeront, hurleront, battront les corps, violenteront la nuée avec l’assentiment de l’Autorité, se régaleront de nos silences.

La distribution continue. Remplir, encore et encore ces ventres vides. Jusqu’à ce que les retardataires se retrouvent face aux cantines vides. Heureusement, il reste un peu de houmous et du pain. C’est froid mais ça remplira tout de même les ventres. Il est temps de partir et laisser la misère aller passer une nuit de plus dans cette plaine balayée par un coucher de soleil aussi somptueux pour les yeux que glacial pour la peau.

Nous partons rejoindre le hangar qui verra demain le même travail, aussi indispensable que vain, se répéter pour que cette humanité si abîmée ne meure pas. Pour que nous n’ayons pas à mourir de honte. Débrief. Que dire? What a shame is this fucking world.2>«Quel monde de merde, quelle honte.» Demain, je raconterai dans mon anglais approximatif l’horreur que m’a évoquée cette expérience aussi indispensable que dispensable à une dame. Elle répond en me caressant le dos. Elle sait. Je pleure un peu. Elle dit: «What shouldn’t be ok is not being impacted by this situation.» 3>«Ce qui ne serait pas normal, ce serait de ne pas être touché par cette situation.» Est-ce possible de ne pas l’être? J’en ai bien peur. C’est notre monde. Notre routine.

Chaux-de-Fonnier de 53 ans, Olivier Perrinjaquet a œuvré une semaine fin décembre 2025 comme commis bénévole pour Refugee Community Kitchen (RCK) sur le littoral calaisien. Cette organisation britannique cuisine chaque jour des repas variés pour les exilé·es en transit et les personnes précaires à Calais, Dunkerque et Londres, avec plus de deux millions de portions servies depuis 2015. Avec le parler sans fard du quotidien, l’auteur livre six récits d’une expérience solidaire qu’il renouvellera en mai prochain. (4/6)

Notes[+]

Olivier Perrinjaquet est président d’Embellimur, association d’aide aux migrant·es sur Vaud et Genève, de retour de Calais.

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