Nous partons de l’entrepôt avec une camionnette usée par la fréquentation quotidienne de cette misère jetée sur les plaines de l’Est calaisien. Pour les yeux du montagnard que je suis, la platitude de ces terres qui s’étendent à perte de vue, battues par des vents cinglants, est déjà en soi inhospitalière. Lorsque l’homme y ajoute des zones industrielles délabrées entre deux terrains vagues, des barbelés antimigrants entourant ces vestiges d’une ère qu’on espère bientôt révolue, le simple fait d’imaginer que des gens doivent s’y réfugier défie mon entendement.
Le trajet est rapide. Nous nous dirigeons vers une clinique qui donne son nom à l’endroit qui lui fait face: Hospital. Quand on pense à l’étymologie du mot, on ne peut que rire jaune avec des larmes contenues face au spectacle de désolation qui s’ouvre devant nos yeux. Un no man’s land de plusieurs hectares, pourtant habité par des hommes, coupé par une route qui ne mène nulle part sinon à des chiottes de chantier, seul reliquat, ici, des besoins élémentaires des êtres humains. On l’appelle Hospital, on devrait le nommer Junkyard1>Le dépotoir (ou la décharge); Cleaning the junkyard (titre): nettoyer le dépotoir (ndlr)..
Chaux-de-Fonnier de 53 ans, Olivier Perrinjaquet a œuvré une semaine fin décembre 2025 comme commis bénévole pour Refugee Community Kitchen (RCK) sur le littoral calaisien. Cette organisation britannique cuisine chaque jour des repas variés pour les exilé·es en transit et les personnes précaires à Calais, Dunkerque et Londres, avec plus de deux millions de portions servies depuis 2015. Avec le parler sans fard du quotidien, l’auteur livre six récits d’une expérience solidaire qu’il renouvellera en mai prochain. (2/6)
Ici, même la végétation est hostile. De petits arbustes noirs hérissés d’épines sournoises sur lesquelles viennent s’accrocher toutes les ordures que le vent balaie. Il n’y a aucune poubelle à des kilomètres à la ronde, alors les spectres qui occupent ces lieux n’ont d’autre choix que de jeter leurs déchets alentour. Les tentes et les bâches se confondent ainsi aux tas d’immondices que seuls trouent quelques arbres faméliques et les migrants errant sans but dans ce décor d’apocalypse.
Nous nous arrêtons vers les toilettes. Nous nous armons de sacs poubelle et de gants en plastique afin de ramasser les déchets accumulés sur le bas-côté de cette route sans destination. Nettoyage dérisoire d’une infime partie de ces détritus qui s’étendent et s’entassent sur toute la superficie de cette affreuse plaine comme une neige sale. Situation bien résumée par un autre volontaire en une phrase: «C’est comme enlever grain par grain le sable d’une plage.»
Certains de ces condamnés à l’exil sortent de leur campement de fortune fait de bric et de broc, recouvert de bâches incertaines qui se soulèvent à chaque assaut d’un vent venu de la grande île si convoitée. Ils passent comme des ombres derrière nous. Certains lâchent un merci timide, souvent un des seuls mots de leur français approximatif: ils ne sont ici qu’en transit.
Après une heure accroupi à glaner du plastique dans la boue et sur de méchantes ronces, je relève ma carcasse pour prendre une pause. Mon regard embrasse alors ce bidonville des damnés de la terre. Je sens aussitôt les premières secousses annonciatrices de sanglots que je réprime pour ne pas pleurer face à deux gamins qui s’approchent en me demandant si j’ai des gants à leur donner. Je n’en ai pas d’autres que ceux en plastique et je ressens une honte profonde face à ces ados vivant dans un froid permanent et humide, jour et nuit. Je ne peux que lâcher un «I’m so sorry» qui se perd dans leur regard déçu.
Tous ces gamins devenus adultes trop tôt affichent leur dignité au milieu des ordures qui les entourent. Ils ont le front haut face à ce monde hideux et indigne qui les violente. Ce monde atroce d’un capitalisme triomphant, dont les seules réalisations visibles rivalisent de vulgarité dans un concours phallique entre quelque Burj Khalifa et les ridicules engins depuis lesquels de grosses merdes fascistes peuvent cultiver leur illusion de grandeur en surplombant la planète pendant dix secondes, et dont l’indigence des pauvres est le pendant logique.
Nous partons chargés de poubelles, remplies d’immondices et d’habits trempés victimes de la pluie qui semble être une habituée de ces lieux, que nous jetterons dans des bennes familières de la misère humaine. Dans nos poitrines, le poids d’un affreux sentiment d’impuissance.
Notes