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Calais: notre déshonneur

C’est là, selon Sonia, qu’on rencontre l’autochtone en France. Nous ne serons pas déçus. C’est là que les raisons d’un optimisme mesuré autant que d’un pessimisme exacerbé surgiront. On commande une tournée de leur bière la plus vulgaire, une pisse. Une vraie bière de soif comme disent les bobos. Une putain de binche comme on dit. Ni bonne, ni excellente. Une pisse. Evidemment, notre accent exotique aux oreilles de la tenancière incite à la question rituelle: «Vous venez d’où?» De Suisse. «Ben qu’est-ce que vous foutez là?» est la réponse pertinente de la belle en manque de ritaline. Réponse de Sonia: «On est là pour faire à manger aux migrants.» La patronne en désignant les habitués du rade nous invite à n’en trop point dire à voix haute. Tout en se disant prête à en parler en toute discrétion. Son employée, charmante, acquiesce. On sent très vite un racisme contenu dans l’expression consacrée et trop utilisée: j’suis pas raciste, mais. Ce qui révèle tout de même une mauvaise conscience de l’être, c’est déjà un début.

Nous ne sommes évidemment pas là pour nous battre et il est agréable de pouvoir parler tout de même sans s’énerver. La misère qui règne à Calais ne nous a pas échappé. Chaque matin nous en sommes les témoins sous la forme d’un sans-abri de souche, qui habite le local du distributeur de cash de la banque adjacente à l’arrêt de bus où, quotidiennement, nous attendons d’être emmenés là où nous allons offrir notre aide. Il nous est tout de même signifié que tout un tas de migrants ont des liasses de fric plein les poches et que, «comprenez bien que je ne suis pas raciste mais». Bon. Nous suggérons que si liasses il y a, c’est peut-être pour payer le voyage en coquille de noix qui est plus dangereux et plus cher que le ferry mais le seul envisageable pour ces pauvres diables qui n’ont pas eu la présence d’esprit de naître au bon endroit. Et à force d’arguments pertinents, sans emporter l’adhésion de la dame, nous nous persuadons d’une conversion possible. Peut-être, un jour.

Discussion avec le père de la patronne. «Pourquoi viennent-ils tous ici?» Peut-être parce qu’ici la quantité de flotte à traverser est la plus faible. De leur point de vue, n’est-il pas plus pertinent de tenter une traversée depuis ici que depuis Bordeaux? «De toute évidence.» Voilà. Tout ceci n’est qu’une question de géographie. Ils ne viennent pas ici pour vous emmerder, ils viennent là parce qu’ils risquent moins de mourir. Et de fil en aiguille, sans vraiment persuader l’équipe, nous espérons avoir instillé le doute.

Suffisamment de bières ont glissé dans notre gosier et de toute façon, ça ferme. Nous rentrons en accompagnant la serveuse qui s’excuse pour tant de racisme ordinaire. Elle fait partie de cette élite humaniste qui ne considère pas que l’on s’exile par plaisir et pleure plus qu’elle ne s’offusque de la présence de ces malheureux qui errent dans les rues dans l’attente d’une traversée aussi improbable que dangereuse. Nous rétorquons évidemment qu’elle n’a pas à avoir honte d’un sentiment qu’elle ne partage pas avec ses semblables qui ne sont de toute évidence pas si semblables à elle. Elle fait partie de ces personnes de qualité, beaucoup trop rares en ce monde mesquin, qui utilisent aussi bien leur cerveau que leur cœur et qui ne sont pas ces imbéciles heureux qui sont nés quelque part.

Bien joué Sonia, pas à dire, c’est au PMU qu’on entend la voix populaire. Et elle n’est guère mélodieuse. On peut être du populo et aimer Sardou, être complètement con et dégueulasse. Mais on peut aussi baigner dans cette ambiance glauque sans prendre part à la bêtise ordinaire. Merci madame, bonne nuit et bon courage.

Chaux-de-Fonnier de 53 ans, Olivier Perrinjaquet a œuvré une semaine à fin décembre 2025 comme commis bénévole pour Refugee Community Kitchen (RCK) sur le littoral calaisien. Cette organisation britannique cuisine chaque jour des repas variés pour les exilé·es en transit et les personnes précaires à Calais, Dunkerque et Londres, avec plus de 2 millions de portions servies depuis 2015. Avec le parler sans fard du quotidien, l’auteur livre six récits d’une expérience solidaire (5/6).

Olivier Perrinjaquet est président d’Embellimur, association d’aide aux migrant·es sur Vaud et Genève, de retour de Calais.

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