Fucking fucking schön, le troisième livre d’Eva Rottmann, est composé de petits récits à la première personne écrits comme des missives, adoptant chacun un ton singulier pour relater une expérience faite dans l’intimité. C’est tantôt une situation réaliste, comme une lettre ou les entrées d’un journal intime, tantôt des monologues intérieurs, cette petite voix dans la tête qui commente ce qui est en train d’être vécu, divague et digresse. Un artifice littéraire, mais qui sonne, en tout cas aux oreilles de la lectrice de bientôt 40 ans que je suis, très convaincant et extrêmement bien dosé. On entend la jeune personne qui s’exprime. Non seulement on l’entend, mais on la voit, elle s’incarne véritablement dans ce langage. Ce sont des détails dans la manière de parler, des répétitions, des tics. Une oralité qui s’exprime à travers la syntaxe, mais aussi le lexique, le niveau de langue.
Il faut se garder d’en faire trop, trouver le bon terme qui ne soit pas déjà passé de mode, et cependant suffisamment singulier pour évoquer un âge, une personnalité, une attitude. Eva Rottmann a passé beaucoup de temps dans les classes de gymnases ou de collèges. Pour écrire ce livre, elle a fait remplir des questionnaires, mené des entretiens. On en trouve d’ailleurs trace dans les chapitres intermédiaires, interludes dévoilant le travail de recherche.
Un jour, lors d’une discussion sur la traduction, on m’a demandé si je pouvais imaginer utiliser un mot que je n’emploierais jamais moi-même. La réponse doit nécessairement être oui, c’est le but d’une traduction que d’élargir les possibilités de la langue, à commencer par la mienne.
Et pourtant, ce n’est pas si facile. La traductrice, le traducteur puise dans ses propres ressources linguistiques. Dans son essai «La Traduction vue de près» (in: Trois essais sur la traduction, Allia, 2014), Jean-François Billeter le dit bien:
«Car, alors que nous pensions pouvoir traduire, c’est-à-dire partir d’un texte pour en fabriquer un autre, nous voilà mis au défi de tirer de notre propre fond les mots, les tournures, le ton nécessaires. Il ne s’agit plus de traduire, mais d’écrire.» (Je souligne.)
Un mot que je n’utilise pas moi-même, qui ne vient pas de mon «propre fond», c’est le plus souvent un mot pour lequel il me manquerait un feeling de la langue, un Sprachgefühl, comme on dit si bien en allemand. Avant d’utiliser un mot nouveau, je dois me l’approprier, sentir le contexte dans lequel il s’emploierait, sa portée, son champ d’action. Très difficile quand il s’agit de reproduire une langue pour incarner une gamine de 14 ou 15 ans, et de la rendre idéalement crédible, y compris quatre ou cinq ans plus tard. La question favorite du traducteur: «comment ça se dirait en français?», ou sa cousine: «ça se dit ça, en français?», gagnent encore en pertinence.
Dans le monologue d’Alex, il y a un mot récurrent, c’est «Okay», en allemand dans le texte. Quand bien même le mot est aussi employé en français d’aujourd’hui, il ne veut pas dire la même chose. On ne peut pas traduire le Okay allemand, par le OK en français.
En allemand, dans ce contexte, il est difficile à saisir, c’est d’abord une concession, une petite béquille orale, une marque de discours, sans forcément signifier un accord, en tout cas pas dans la plupart de ses occurrences. Car voici aussi un aspect à prendre en compte: un même mot pourrait ne pas être traduit à chaque occurrence par un équivalent parfait en français. Il est possible qu’on doive varier et on fera alors attention, dans ce cas, à garder suffisamment de répétitions dans la balance pour que soit conservé l’effet.
La difficulté à bien «sentir» les mots, à bien juger de leur usage dans la langue cible, est accrue par la proximité que l’on a forcément avec l’original. À force de le comprendre et de le lire, on aura l’impression que ça se dit, alors que c’est un calque.
Dans l’article que j’ai cité plus haut, Billeter convoque à ce sujet Montesquieu, qui disait, semble-t-il: «Pour bien traduire, il faut bien savoir le latin, puis I’oublier» (Pensées, Robert Laffont, coll. «Bouquins», 1991, p. 472).
Il m’arrive parfois de chercher le mot idéal, de chercher longtemps avant de me résoudre à admettre que le mot idéal dans ce cas n’est pas la traduction, mais bien l’original… Ainsi de ce «okay», qui à force de se répéter, perdait pour moi son étrangeté, devenait admissible en français, un anglicisme répandu. Alors qu’il est clair que les anglicismes sont beaucoup plus répandus et acceptés en allemand qu’en français – la valeur divergente des anglicismes dans ces deux langues mériterait un article en soi.
Bien savoir une langue, puis l’oublier. À défaut de s’offrir le temps nécessaire à oublier l’original, on peut faire lire certains passages critiques aux premiers concernés, ou demander à une consoeur de relire son travail. Mon œil extérieur était ici Camille Logoz, qu’elle soit remerciée de sa collaboration à la traduction.
Florilège de okay:
Und okay, ich werde alles tun, was von mir erwartet wird.
-> Et moi, ben ouais, je ferai tout ce qu’on attend de moi.
Alle meine Freudinnen haben es schon gemacht. Okay, ausser Tini.
-> Toutes mes copines l’ont déjà fait. Bon, à part Tini.
Okay, im Halbschlaf wäre weird.
-> Bon, ce serait super bizarre de dormir à moitié.
Okay, Unterwäsche ist eigentlich das falsche Wort für das, was ich gerade anhabe.
-> Bon, sous-vêtements c’est beaucoup dire.
Okay, ehrlich gesagt fände ich das sogar viel schöner als irgendwas anderes.
-> Bon, pour être franche, je trouverais ça même plus chouette qu’autre chose.
Okay, ich kenne ihn schon, er geht auf meiner Schule
-> Bon, si, je le connais, on va à la même école
Okay, wenn man es genau nimmt, haben wir auch heute Abend nicht wirklich miteinander geredet.
-> Même ce soir si on y réfléchit.
Camille Luscher, janvier 2026