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Shein, bouc émissaire du commerce mondialisé

Est-ce bien raisonnable?

Depuis plusieurs semaines, l’enseigne Shein, devenue le symbole de l’«ultra-fast fashion», est la cible de toutes les critiques. Certes avec raison puisque pour parvenir à des prix de vente aussi dérisoires, la plate-forme fait travailler des gens jusqu’à 75 heures par semaine, pour des salaires eux aussi dérisoires; et met en vente tout ce qui est susceptible de correspondre à une demande, y compris, cerise sur le gâteau de l’ignominie, des poupées sexuelles aux traits de petites filles, destinées aux pédophiles qui, semble-t-il, pullulent.

Le tout livré en temps record par avion, car les consommateurs et consommatrices – et ils seraient plusieurs centaines de milliers en Suisse – souvent très jeunes, atteints de fièvre acheteuse, tiennent à recevoir leurs gadgets à deux balles dans les plus brefs délais. Pour ensuite se filmer en train d’ouvrir leurs colis, avec un air extatique, et poster le tout sur le réseau social TikTok, par lequel passe l’essentiel du marketing de Shein.

Il aura donc fallu que la plateforme asiatique quitte le cyberespace pour avoir pignon sur rue en France, s’installe de façon permanente dans de grands magasins, pour aussitôt susciter une levée de boucliers du secteur du textile français ou de ce qu’il en reste. Et que de nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer son marketing agressif et les conditions de travail, proches de l’esclavage, de ses employés. Cette réalité est pourtant connue et documentée depuis plusieurs années, grâce notamment à l’ONG suisse Public Eye qui, en novembre 2021, avait publié une enquête ne laissant aucun doute sur le calvaire vécu par les employés de Shein, fondée en Chine en 2012 et désormais basée à Singapour.

Nous savons, mais nous préférons faire semblant de rien. Car qu’il s’agisse de Shein, devenue bouc émissaire du commerce mondialisé, ou de n’importe quelle autre marque, y compris les plus prestigieuses, tout ce que nous consommons, ou presque, est fabriqué dans des conditions qui relèvent du travail forcé, de l’esclavage moderne, du travail des enfants, avec un passage quasi obligé par les camps de concentration ouïgours. Nos vêtements, jouets, articles électroménagers, de sport, matériel audiovisuel, électronique, tout est fabriqué en Chine, voire dans d’autres pays d’Asie que sont le Vietnam, l’Inde, la Thaïlande, le Bangladesh, dans des conditions dantesques.

Et les grandes marques montrées du doigt invoquent systématiquement la responsabilité des sous-traitants et non la leur, promettent aux consommateurs et consommatrices de diligenter des enquêtes. Sans que les choses ne changent véritablement. Encore en février 2025, après un an d’enquête sur la chaîne d’approvisionnement de la marque française de sport Decathlon, très présente en Suisse, le media d’investigation Disclose, en partenariat avec l’émission de France 2 «Cash Investigation», avait révélé que ses fournisseurs en Chine s’appuyaient sur un système d’esclavage moderne, teinté de trafic d’êtres ­humains.

Cela fait quelques décennies que, par appât du gain, les multinationales, les grands groupes industriels occidentaux, européens, ont délocalisé la quasi-totalité de leur production en Chine et ailleurs en Asie. Avec pour conséquence la perte à jamais d’un savoir-faire ancestral, et la mise au chômage, à l’écart, au rebut de millions d’ouvriers, d’employés, d’artisans, de nombreux secteurs. Et pratiquement aucune possibilité pour nous, consommateurs et consommatrices au pouvoir d’achat rétréci, d’échapper à l’achat de biens de consommation fabriqués sous d’autres cieux par des esclaves. Que ces produits soient vendus par Shein, H&M, Zara, Decathlon, Nike, Uniqlo, Migros, Coop (liste infinie)…

Catherine Morand est journaliste

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