Chroniques

Une relation mère-fille qui confine à la névrose

Les écrans au prisme du genre

Madame de Sévigné. Voilà un film 1>Madame de Sévigné (2024), film français d’Isabelle Brocard, co-scénarisé avec Yves Thomas, avec Karin Viard, Ana Girardot, Cédric Kahn, Noémie Lvosvky, Robin Renucci. historique qui a le mérite de s’inscrire en faux contre le souvenir qu’a pu laisser la marquise à la plupart des élèves des lycées, en France tout au moins…

Ce qu’Isabelle Brocard nous propose, c’est à la fois une plongée dans la réalité d’une vie aristocratique minée par les rivalités de cour et les soucis d’argent, à un moment où Louis XIV, du fait des guerres qu’il a engagées, pressure le pays; mais c’est aussi l’exploration d’un moment où les femmes de l’aristocratie accèdent à une forme d’indépendance à travers les salons et l’activité littéraire, qu’elle soit privée (Madame de Sévigné) ou publique (Mademoiselle de Scudéry, Madame de Lafayette); c’est enfin la chronique d’une relation passionnelle mère-fille qui confine à la névrose.

On est très loin des fantaisies érotiques de la série Versailles (2015-2018). S’il y a une filiation à chercher, c’est plutôt du côté de deux autres réalisatrices, Nina Companeez avec L’Allée du roi (1996), Patricia Mazuy avec Saint-Cyr (2000), deux œuvres centrées sur Madame de Maintenon. Le point commun de ces films, outre la volonté de relire l’histoire à partir du point de vue de femmes, est l’intérêt porté aux conditions matérielles d’existence des protagonistes et à leur capacité à penser leur monde. L’une et l’autre sont à leur manière et dans les conditions de leur époque, des intellectuelles qui cherchent les moyens de leur émancipation.

L’originalité du film d’Isabelle Brocard est de se focaliser sur la relation mère-fille, puisque c’est la raison d’être des lettres de Madame de Sévigné à sa fille (les lettres de sa fille n’ont pas été conservées). L’obsession de cette mère qui a pu conquérir une forme d’indépendance grâce à un veuvage précoce (quand elle a 25 ans, son mari est tué en duel pour défendre sa maîtresse) est de permettre à sa fille d’accéder aux mêmes privilèges. Pourtant, l’intelligence et la beauté de la jeune Françoise vont être à l’origine de ses difficultés, puisqu’elle a le malheur de plaire au roi, ce à quoi sa mère s’oppose immédiatement. Mais le mal est fait: Madame de Sévigné aura le plus grand mal à lui trouver un mari. Monsieur de Grignan est deux fois veuf, nettement plus âgé, et son nom prestigieux cache une situation financière difficile qui va devenir le souci permanent de sa femme, et par conséquent de Madame de Sévigné elle-même.

La beauté du film tient aussi à son refus du spectaculaire: la plupart des scènes ont lieu soit dans la nature, au bord d’une rivière, dans une forêt, dans un parc, soit au coin d’une cheminée, à côté d’un lit, près d’une fenêtre… Karin Viard et Ana Girardot sont aussi émouvantes l’une que l’autre, et savent exprimer toute la complexité de cette relation et les contraintes qui s’exercent sur les femmes à l’époque.

Les lettres manuscrites apparaissent en surimpression sur les dialogues du film, pendant que la voix de Karin Viard s’adresse à sa fille, sur un mode le plus souvent soucieux, tant l’éloignement et la situation de celle-ci (grossesses fréquentes, voyages pour accompagner son mari dans ses fonctions de lieutenant-général de Provence) la préoccupent. Mais cette inquiétude se double d’un désaccord profond entre la mère et la fille sur la vie que celle-ci veut mener. Françoise entend vivre avec son mari non seulement en lui donnant des enfants mais en l’aidant par sa fortune personnelle à assumer ses fonctions politiques. La marquise au contraire ne songe qu’à rapatrier sa fille à Paris, dès lors qu’elle a accompli son devoir en donnant un héritier à Monsieur de Grignan. Elle lui rêve une vie aussi brillante que la sienne, alors que sa fille a fait un choix plus conventionnel d’épouse et de mère.

Le film raconte cette relation douloureuse et conflictuelle en lui donnant des échos très contemporains: combien de femmes qui se sont nourries des luttes féministes des années 1970 n’ont-elles pas fait le constat, un peu amer, que la génération suivante était plus soucieuse d’harmonie conjugale et familiale, en prenant pour acquise l’émancipation pour laquelle leurs mères s’étaient battues?

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mercredi 27 novembre 2019

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