Chroniques

L’obsession de rayer le facteur humain

EST-CE BIEN RAISONNABLE?

C’était un bureau de poste très fréquenté, notamment par des personnes âgées, nombreuses à vivre dans ce quartier des Bergières, à Lausanne, qui y faisaient leurs paiements, postaient lettres et paquets, tout en profitant d’un brin de causette avec les gens du quartier. Aujourd’hui, cet endroit si vivant est devenu désert, silencieux, un vrai cimetière. Avec sur sa porte un message gris, qui ressemble à un faire-part mortuaire, annonçant qu’à partir du 22 novembre 2022, chère cliente et cher client, vous serez accueillis au rayon fleurs du supermarché Migros juste à côté. Avec des remerciements pour la confiance et la fidélité, blablabla. Nouveau drame ordinaire, à l’image de celui enduré depuis plusieurs années par les habitant·es de tant de quartiers et de communes dans toute la Suisse, désormais privés de bureau de poste et du lien social qu’il incarne.

Mine de rien, la science-fiction, c’est aujourd’hui. Avec l’émergence d’un monde où les services et le contact humain se réduisent comme peau de chagrin. Une tendance lourde en Europe et en Amérique du Nord, où l’année dernière, une étude menée au Canada avait tout de même démontré que, même à l’heure du numérique, «les consommateurs et les consommatrices veulent toujours du contact humain». Tu parles d’un scoop… Peut-être qu’un jour, dans un avenir pas si lointain, des voyages seront organisés en Afrique ou en Asie pour montrer à quoi ressemble une société où il y a du monde partout, avec de vraies gens qui facilitent vos démarches, vous renseignent et vous rendent service – même si l’obsession de rayer le facteur humain de la carte, sous couvert d’«optimiser la compétitivité» est une gangrène qui gagne la planète entière.

Des études de marché montrent que les trois enseignes avec lesquelles les Suisses entretiennent les liens les plus forts sont la Migros, la Coop et La Poste – qui le leur rendent bien mal. Il demeure par exemple scandaleux que les deux géants oranges s’emploient consciencieusement à supprimer le plus possible de postes de caissiers et caissières au profit du «self-checkout» (!), où le client scanne lui-même le code-barres des articles qu’il achète avant de les payer. Avec des chiffres d’affaires aussi faramineux – 24,75 milliards de francs pour Migros et 31,8 milliards pour Coop en 2021 – dus à leur situation de quasi-monopole dans le commerce de détail et l’alimentation, la moindre des choses serait de rendre à la société suisse ce qu’elle leur octroie si généreusement en ayant à cœur la création d’emplois bien rémunérés. On en est de plus en plus loin – et de facto du slogan du «capital à but social» brandi par la Migros.

Le député au Grand Conseil de Genève Cyril Mizrahi s’en est ému sur sa page Facebook ce lundi 9 janvier: il confie avoir lu avec intérêt les arguments des défenseurs des «caisses prétendument automatiques présentées comme un symbole de modernité qui nous ferait gagner du temps». Avant d’en arriver à la conclusion qu’«on nous prend pour des cons», puisque «tu fais gratuitement le taf que d’autres étaient payés à faire», sans y voir aucune trace de modernité ni de gain de temps. Cette pseudo-modernité nous condamne-t-elle à devoir tout faire nous-mêmes, dans tous les secteurs – y compris, autre exemple, dans les aéroports, où c’est bientôt au passager d’aller lui-même porter sa valise dans la soute des avions, après avoir dû faire seul l’ensemble des opérations liées à l’enregistrement de son vol? La destruction systématique des emplois liés aux services, après ceux dans le domaine de l’industrie et à l’artisanat, quasi entièrement délocalisés en Chine, est une aberration qui prend des allures de crime contre l’humanité. Comment peut-on en effet priver tant de gens d’une vie digne, réalisée entre autres par l’exercice de leur profession dans laquelle ils donnent le meilleur d’eux-mêmes?

*Journaliste

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