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«Illusions perdues»: le cynisme de la Restauration

Les écrans au prisme du genre

Xavier Giannoli donne une brillante adaptation du livre 2 des Illusions perdues (intitulé «Un grand homme de province à Paris»), qui raconte l’ascension et la chute vertigineuses de Lucien Chardon de Rubempré, jeune poète venu d’Angoulême à Paris dans les malles des Madame de Bargeton, sa «protectrice», et qui va devenir le temps d’une saison un journaliste aussi cynique que dépensier…
Nanti d’un budget confortable de 19 millions d’euros (le budget moyen d’un film français est de moins de 4 millions), Giannoli focalise son récit sur le milieu des journaux satiriques qui prospèrent pendant une courte période de relative liberté, avant la reprise en mains qui sera une des causes de la révolution de 1830; mais c’est en fait la recherche du profit immédiat qui dicte les articles, beaucoup plus que l’exercice d’un esprit critique.

La réussite du film tient à sa distribution, autour de Benjamin Voisin, dont la beauté blonde un peu molle évoque parfaitement le personnage de Balzac. Face à lui, Vincent Lacoste confirme son talent multiforme, en abandonnant sa persona de gentil garçon pour jouer brillamment les cyniques. Xavier Dolan qui incarne un écrivain «sérieux», crée le contraste avec Lucien, grâce à son ­visage brun aux traits aiguisés.

Du côté des femmes, Giannoli a construit une opposition entre deux figures d’aristocrates sophistiquées, Madame de Bargeton (Cécile de France) et la marquise d’Espard (Jeanne Balibar), et la jeune actrice de vaudeville Coralie (Salomé Dewaels) qui s’éprend de Lucien. La différence d’âge entre les deux premières (nées respectivement en 1975 et 1968) et la seconde (née en 1995) accentue encore le contraste.
Xavier Giannoli a visiblement souhaité souligner les échos contemporains de cette période de corruption politique et de course à l’argent, via la main-mise des puissances de l’argent sur les médias, mais il n’est pas sûr que les quelques facilités qu’il s’est permises pour «moderniser» l’intrigue soient indispensables.

Par exemple, il invente Lucien et Louise se roulant dans l’herbe à moitié nus dans la campagne d’Angoulême, alors que Balzac explique longuement que «la vie de province est singulièrement contraire aux contentements de l’amour (…) Cette vie est basée sur un espionnage si méticuleux, elle admet si peu l’intimité qui console sans offenser la vertu, les relations les plus pures y sont si déraisonnablement incriminées, que beaucoup de femmes sont flétries malgré leur ­innocence».

Chez Balzac, non seulement la liaison reste platonique, mais quand l’un des nobles qui fréquentent le salon de Madame de Bargeton laisse entendre qu’il a trouvé Lucien dans une «position équivoque» (le jeune poète aux pieds de sa muse se plaignant de son intransigeance), le vieux mari de Madame de Bargeton provoque en duel l’offenseur. A la suite de quoi, Louise de Bargeton part se faire oublier à Paris chez sa riche cousine la marquise d’Espard, en entraînant Lucien, pour l’abandonner dès son arrivée, quand son autre soupirant, Monsieur du Châtelet, lui fait comprendre les risques qu’elle prend pour sa réputation en paraissant protéger le jeune roturier. Louise va donc prendre ses distances avec Lucien et désormais, entre eux, il ne sera plus question que de mépris et de désir de vengeance.

Dans le film de Giannoli, les relations de Lucien avec Louise de Bargeton sont traitées sur un mode «moderne» qui est un contresens. Non seulement la coucherie dans l’herbe, mais les visites secrètes que Lucien fait à Louise à Paris, puis la visite que fait Coralie à Louise pour lui demander du secours, enfin la dernière coucherie de Lucien et Louise, tout ceci est inventé par l’adaptation et témoigne d’une méconnaissance des mœurs de l’époque telles que Balzac les décrit. Les femmes de la noblesse et de la grande bourgeoisie sont soumises à une surveillance de tous les instants. Cela fait partie de la domination qu’elles subissent et que Balzac a admirablement décrite (entre autres dans La Duchesse de Langeais). Cette domination de genre s’articule avec une domination de classe: le fossé qui sépare les femmes à particule du faubourg Saint-Germain et les actrices de boulevard ne saurait être franchi, sauf par les hommes, dans le cadre de leurs menus (et dispendieux) plaisirs.

L’adaptation de Giannoli, pour brillante qu’elle soit du point de vue cinématographique, pêche par un désir trop évident de parler d’aujourd’hui, de nous rendre les personnages familiers. Le roman de Balzac est imprégné d’un ton tragique qui n’affecte pas seulement la fin mais toutes les étapes de l’aventure parisienne de Lucien de Rubempré, du fait même de la corruption généralisée de cette société. Il est dommage que Giannoli ait quelquefois sacrifié le désir de briller à la rigueur sociologique balzacienne.

Geneviève Sellier est historienne du cinéma, www.genre-ecran.net

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mercredi 27 novembre 2019

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