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Un Christ sachant danser (I)

Chroniques aventines

L’histoire de l’émancipation humaine en Occident est plurimillénaire. Pour d’aucuns, elle débute en 494 avant notre ère, à Rome, sur la colline de l’Aventin1Notre chronique lui doit son intitulé générique et nous en rappelions l’histoire, le 1er septembre 2012, dans ces mêmes colonnes.. Elle se poursuit notamment avec les Ciompi florentins en 1378 ou dans le bouillonnement des sections des sans-culottes de l’an II. Il est, cependant, un événement, mal connu, qui hante plus que les autres les mémoires insurgées – un événement aujourd’hui vieux de 150 ans: la Commune de Paris.

Dans La Guerre civile en France, Karl Marx en fait l’illustration d’une forme politique aujourd’hui abhorrée: la «dictature du prolétariat». Sans contradiction, dans son Etude sur le mouvement communaliste à Paris, Gustave Lefrançais y voit, lui, une révolution contre l’Etat. De fait, le principe de l’association domine l’esprit des communards. Pendant ce printemps de 1871, les espaces de la délibération populaire (clubs communalistes, églises, squares, rues et autres sites ouverts à toutes et tous – femmes et étrangers compris) se multiplient. Les fonctions ministérielles sont assumées collectivement, les mandats des élus impératifs, leur révocabilité permanente, les rémunérations des fonctions délégatives plafonnées et la dimension de l’action directe – de l’action par soi-même – bien présente. En sus, pour lester cette souveraineté nouvelle, l’armée permanente se voit remplacée par le peuple en arme.

Est, en somme, instaurée une forme de démocratie des sans-part, des travailleurs – renouant ainsi avec les définitions originaires, plébéiennes de Xénophon et d’Aristote.2Lire à ce sujet l’interprétation du philologue italien Luciano Canfora restituée dans notre chronique du 9 août 2017. Jusqu’à la désignation d’un Comité de salut public d’inspiration jacobine – quand la réaction versaillaise se fait oppressante, les instances officielles du pouvoir communaliste pulsent au rythme du mouvement populaire –, le politique se trouvant arrimé à la vie sociale, happé par elle.

Difficile voire contestable dans un événement aussi complexe et multitudinaire de pointer une individualité remarquable. A moins de viser une figure appréciée de tous (des bakouniniens comme des marxistes… ça n’est pas peu dire!), de célébrer un être jouissant d’une «popularité mystérieuse» (Benoît Malon): Eugène Varlin.

Osons l’édifiant portrait suivant. Goûtant peu au «parlage» (Eugène Faillet), ce militant ouvrier est très largement salué pour sa lucidité, son honnêteté, sa mansuétude, sa sensibilité, ses manières dignes, son charme, sa pudeur, sa modestie et son énergie résolue. «Toute (sa) vie est un exemple» affirme Prosper Olivier Lissagaray, le brillant historien de la Commune. Face à semblable «saint laïque», difficile, ajoute Michel Cordillot, de ne pas verser dans l’hagiographie.

Né en 1839 dans une famille paysanne et républicaine de Seine-et-Marne, cet ouvrier d’art, relieur hors pair, grandit avec le Second Empire et connaîtra l’exaltation tragique de la Commune. Son instruction progresse quand, à la dérobée, il compulse les ouvrages qu’il fabrique ou ceux que son revenu lui permet de se procurer. Type de «l’ouvrier parisien supérieur» selon le journaliste Edmond Lepelletier, il dévore Le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau, L’Organisation du travail de Louis Blanc, La Femme et les mœurs d’André Léo. Dans ses heures de repos, il fréquente les cours pour adultes; aucun domaine ne semble alors devoir le rebuter: il corrige son orthographe et soigne sa syntaxe, découvre le latin, la comptabilité, la géométrie, le droit des associations. La musique et le chant aussi.

Impossible pour les biographes (Faillet d’abord puis Adolphe Clémence, Maurice Foulon, Maurice Dommanget, Jean Bruhat, Jacques Rougerie, Cordillot et les autres) de suivre son évolution à la trace ; aussi convient-il de saisir sa vie par le prisme des dynamiques socio-historiques à l’œuvre en ce temps-là («L’essence de l’homme, écrivait Marx dans la VIe Thèse sur Feuerbach, n’est pas une abstraction inhérente à l’individu isolé. Dans sa réalité, elle est l’ensemble des rapports sociaux.») Chez Varlin se superposent ou se succèdent les influences proudhoniennes, fouriéristes et internationalistes, le coopératisme, le mutuellisme, le collectivisme et le communisme non autoritaire. La recension de ses écrits par Paule Lejeune (chez Maspero en 1977) et surtout, plus récemment, par Michèle Audin (chez Libertalia en 2019) incite à y voir plus clair dans la maturation de sa pratique révolutionnaire et son cheminement doctrinal. «Doctrinal» étant une expression sans doute impropre s’agissant de notre homme, car celui-ci n’était l’affidé d’aucun prophète. Il considérait – suivant en cela les Statuts généraux adoptés par le congrès genevois de L’Internationale, en 1866 – «que l’émancipation des travailleurs (devait) être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes».

Nous détaillerons plus avant ses idées et ses réalisations dans une suite appelée à paraître le mardi 30 mars prochain.

Notes   [ + ]

1. Notre chronique lui doit son intitulé générique et nous en rappelions l’histoire, le 1er septembre 2012, dans ces mêmes colonnes.
2. Lire à ce sujet l’interprétation du philologue italien Luciano Canfora restituée dans notre chronique du 9 août 2017.

Notre chroniqueur est historien et praticien de l’agir et de l’action culturels (mathieu.menghini@lamarmite.org).

Opinions Chroniques Mathieu Menghini

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lundi 8 janvier 2018

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