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Démolitions: les locataires s’organisent

Vivre sa ville

«La ville, elle est à qui? Elle est à nous!» Ces derniers mois, des habitant·es ont fait résonner ce slogan devant des immeubles de Genève. Les propriétaires de ces immeubles – des caisses de pension, des assurances ou des fonds d’investissement – ont annoncé la résiliation des baux dans le but de démolir puis de reconstruire ces bâtiments. La question du logement, de la spéculation et de la gentrification n’est pas nouvelle à Genève. Elle alimente les débats politiques et les votations depuis des décennies. Mais les mobilisations aux Augustins et à la Servette lui ont donné un visage concret: celui d’habitant·es sommé·es de quitter leur logement.

Ce phénomène a un nom dans la littérature spécialisée: la demoviction, contraction de demolition et eviction. Il désigne l’expulsion en masse de locataires avant la démolition d’un bâtiment, dans le but de transformer un parc immobilier vieillissant et peu rentable en logements neufs aux loyers plus élevés. Cette opération, même si elle est coûteuse, accroît les rendements sur le long terme, ce qui la rend particulièrement attractive pour des investisseurs institutionnels. Une étude récente a montré qu’à Genève, après une démolition et reconstruction, le revenu médian des nouveaux locataires est 70% plus élevé (6185 francs/mois contre 3960 francs/mois)1. A l’échelle d’une ville, ces pratiques contribuent à la pénurie de logements bon marché. Au lieu d’être régulièrement entretenus, ces immeubles à bas prix sont délaissés jusqu’au point où leur démolition semble la seule option raisonnable.

Face aux régies qui gèrent ces immeubles au nom des propriétaires, les locataires peuvent se sentir démuni·es et confus·es. En effet, alors que certain·es locataires reçoivent des lettres annonçant un début imminent des travaux et leur enjoignant de quitter les lieux dans des courts délais, d’autres voient leur bail prolongé d’une année, voire plus. L’incertitude s’installe, l’épuisement aussi. Dans les années précédant les travaux, le remplacement préalable des locataires de longue durée par des personnes au bénéfice de baux de courte durée rend plus difficile la constitution de solidarités durables entre voisin·es. Certaines personnes redoutent des représailles si elles se mobilisent, d’autres craignent pour leur permis de séjour, d’autres encore sont sous-locataires et préfèrent ne pas s’exposer. Chacun·e se retrouve seul·e face à une mécanique dont on voit rarement les rouages.

Pourtant, les locataires touché·es ne sont pas resté·es les bras croisés. Aux Augustins et à la Servette, ils et elles ont fondé des associations. L’Asloca les conseille et assure leur défense juridique, tandis que des militantes et militants pour le droit au logement les aident à développer une stratégie et à organiser la résistance collective. Dans les discours prononcés par les habitant·es lors des manifestations, les émotions sont vives: anxiété, colère, indignation. Mais ces émotions ne paralysent pas. Quand elles sont partagées, elles fédèrent. Autour de ces luttes s’est développée une infrastructure informelle de soutien mutuel: certaines personnes cuisinent pour les rassemblements, organisent des activités conviviales, rassurent les personnes perdues dans les procédures, garantissent une traduction pour les locataires non francophones ou mettent à disposition leur talent artistique pour créer des affiches. Ce tissu relationnel constitue le socle sur lequel la mobilisation peut durer.

Ces mobilisations ont déjà produit des effets tangibles: une médiatisation soutenue, des réseaux entre voisin·es et entre collectifs d’habitant·es, une pression accrue sur les propriétaires et les autorités cantonales. Elles ont aussi arraché des déclarations: en mars, le maire de Genève reprenait devant les manifestant·es le slogan des luttes urbaines genevoises des années 1970: «Le droit au logement passe avant le droit à la propriété».

Le Tribunal fédéral, lui, a tranché autrement. Il vient de rejeter le recours de l’Association des locataires de la Servette, réaffirmant que, dans l’ordre juridique actuel, le droit de propriété – et donc de destruction – est supérieur au droit d’habiter. Les Augustins attendent de leur côté une autorisation de démolir. Les locataires ne savent pas s’ils et elles pourront rester, réintégrer leurs logements après travaux, ou obtenir un relogement à des conditions équivalentes. Entre le niveau municipal et le droit fédéral, les locataires mesurent l’étendue du chemin qui reste à parcourir. De quels outils disposons-nous réellement pour que le droit au logement ne reste pas un ­slogan?

Sophie Realini et Maxime Felder sont respectivement géographe et sociologue, LaSUR, EPFL.

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