Dans un récent article intitulé «Climate philanthropy’s media problem», la journaliste d’investigation étasunienne spécialiste du climat, Amy Westervelt, s’attaque à un sujet délicat mais nécessaire: l’influence des fondations philanthropiques sur les journalistes et organes de presse qui couvrent le débat climatique. «Les fondations philanthropiques qui ont trempé un orteil [dip a toe] dans le journalisme ces dix dernières années, écrit-elle, ont causé bien des dégâts et font preuve d’un manque criant de lucidité […]: elles n’ont jamais pris la peine de se renseigner sur le journalisme ou les médias […]. Au lieu de cela, elles ont adopté la même approche que leurs ennemis jurés, les multinationales fossiles: elles ont cherché à contrôler le récit et se servir des journalistes et du journalisme à leurs propres fins, au lieu de soutenir un écosystème qui profiterait non seulement à leur cause, mais à la démocratie en général».
Cette offensive survient dans un contexte de «backlash écologique» marqué par les licenciements et les fermetures en série des «climate desks» du Washington Post, de Reuters, de CBS, du Los Angeles Times, de CNN, ou encore de NPR. Et, plus largement, dans un climat de désinformation généralisée et de crise de la presse: rachat par des milliardaires d’extrême droite, baisse des ventes papier, chute des revenus publicitaires, concurrence des réseaux sociaux, précarité de l’emploi, baisse des moyens et pressions pour produire toujours plus de feuillets. Dans ce paysage, la philanthropie climatique, écrit Westervelt, apporte un appui en trompe-l’œil et problématique.
Au nom de la lutte contre la désinformation et les «fake news», ces chevaliers blancs des temps modernes volent au secours des journalistes et des médias, qu’ils soient généralistes ou spécialisés sur les questions climatiques. Ils leur apportent des fonds, mais également un appui plus direct et pratico-pratique: briefings pour décortiquer l’actu climat, assistance personnalisée lors des COP et autres conférences internationales, mises en relation avec des acteurs clés du débat, ou encore formations au «journalisme de solutions». Les fondations philanthropiques et les réseaux de communication qui leur sont liés sont ainsi devenus des interlocuteurs incontournables pour les journalistes qui travaillent sur le climat.
Fondé en 2011 par la Fondation européenne pour le climat (ECF), et fort d’une centaine d’expert·es en communication réparti·es à travers le monde, le Global Strategic Communications Council (GSCC), par exemple, alimente les journalistes environnementaux en briefings thématiques, en informations «exclusives», en études et rapports de think-tanks et en «scoops» en avant-première. En amont des COP, les communicants du Council organisent des interviews et des points presse avec la présidence, le secrétariat de la CCNUCC (Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques), des membres du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), des climatologues de renom, des responsables d’ONG, d’entreprises, et des négociateurs. A la COP30, le groupe WhatsApp en français du GSCC constituait une source d’informations essentielle pour la trentaine de journalistes francophones qui couvraient l’évènement.
Où est le problème, me direz-vous? Le problème c’est que «l’assistance» apportée par ces fondations n’est ni neutre et ni désintéressée. Comme l’écrit Westervelt, elles «s’attendent à ce que les organisations journalistiques dans lesquelles elles investissent deviennent partie intégrante de leurs campagnes de communication stratégique». Un rapide coup d’œil aux efforts du GSCC à Belém suffit à s’en convaincre: les briefings quotidiens sur l’avancée des négociations, les liens vers des rapports et les invitations aux points presse renvoyaient à des individus (experts, représentants d’ONG, de think-tanks et de fondations, figures du débat climatique) et organisations qui portent la même vision de l’enjeu climatique. Des acteurs tous financés par les mêmes fondations philanthropiques qui soutiennent le GSCC.
La frontière est décidemment ténue entre l’engagement contre la désinformation climatique et la volonté d’imposer une vision unique de la transition bas carbone. Avec l’Accord de Paris et dans un régime de gouvernance climatique internationale «incantatoire», fondé sur la production et la diffusion de «récits» enchanteurs censés impulser la transition bas carbone, les journalistes deviennent, aux yeux des fondations, des acteurs clés qu’il faut à tout prix contrôler et utiliser. En les soutenant, elles ne font pas que combattre la désinformation. Elles cherchent aussi, et voire surtout, à asseoir leurs solutions technosolutionnistes, pro-marchés et pro-business. Quitte à promouvoir une «pensée unique» de la transition et à marginaliser les approches alternatives – anticapitalistes, centrées sur la justice sociale, le contrôle démocratique et l’interventionnisme étatique. Quitte, enfin, à brouiller la frontière entre journalisme et communication, et enfin, à affaiblir encore plus une profession déjà mal en point, et par extension, nos démocraties.