Chroniques

Des bolcheviks à la française

L'histoire en mouvement

La Révolution d’octobre 1917 constitue un séisme planétaire qui participe à redéfinir les lignes de clivage au sein des organisations ouvrières du monde entier. A la toute fin de l’année 1920, la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) se scinde ainsi en deux courants, marquant la naissance de la Section française de l’Internationale communiste (SFIC), qui deviendra par la suite le Parti communiste français. Sur la pente descendante depuis au moins une trentaine d’années au plan électoral, cette organisation n’en a pas moins marqué la vie politique hexagonale au XXe siècle. Et ce notamment par sa composition sociale, jusque-là inédite.

Pablo Picasso, Jean Ferrat, Michel Foucault, Paul Nizan… La liste est longue de ces artistes et intellectuels qui ont, à un moment ou à un autre de leur vie, «pris leur carte» au PCF. Même chose pour les fameux compagnons de route, parmi lesquels on trouve des noms aussi prestigieux que Sartre ou Malraux. Pourtant, l’héritage de cette formation politique ne se limite pas à l’adhésion de ces illustres personnages, loin de là. Acteur majeur du Front populaire en 1936 et plus grand parti de France au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le PCF a compté plusieurs centaines de milliers d’adhérents durant une grande partie de son histoire et ses résultats électoraux ont dépassé à plusieurs reprises les 20% des voix exprimées. Plus singulier encore, il a permis la présence politique de membres des classes populaires, jusque-là totalement mises sur le banc de la démocratie parlementaire libérale. Et qui, encore aujourd’hui, sont le plus souvent absentes des hémicycles, en France comme en Suisse.

Dès le départ, les communistes se sont en effet élevés contre la mainmise des politiciens professionnels sur la SFIO. Généralement d’extraction bourgeoise ou petite-bourgeoise, ces derniers occupaient des postes clés au sein d’une organisation qui pourtant disait représenter la classe ouvrière. A cet égard, un personnage comme Albert Thomas, grande figure du Bureau international du travail (BIT) dont une statue à Genève honore encore la mémoire, symbolisait parfaitement ce contre quoi les partisans de la SFIC se sont soulevés: un ponte socialiste qui n’a pas hésité à voter les crédits de guerre en 1914 pour envoyer les ouvriers et les paysans dans les tranchées.

Cette affirmation populaire trouve également sa source à l’international, la manière dont le communisme se développe en France étant évidemment profondément liée aux événements qui, plus à l’est, secouent la Russie. L’Internationale communiste (IC, connue aussi sous le nom de Troisième Internationale) que Lénine et ses camarades mettent en place en 1919 a notamment pour tâche d’éviter la débâcle de 1914, qui a vu les diverses organisations ouvrières céder au chauvinisme et au militarisme. L’ouvriérisation des Partis communistes nouvellement constitués à travers le monde vise donc à accroître l’autonomie de ces organisations sur le plan national, en les coupant de militants certes progressistes, mais dont les origines sociales les rendent solidaires de leurs propres bourgeoisies nationales, comme ce fut le cas au moment du déclenchement la guerre. Ainsi, au cours d’une réunion de l’IC en juin 1921, Trotski déclare aux représentants français: «Ce que nous vous demandons, c’est de rompre, non seulement formellement, mais encore par vos idées, par vos sentiments, par votre attitude totale, absolue, définie avec vos anciennes attitudes, vos anciennes relations, vos rapports d’autrefois avec la société capitaliste et le parlement.1Cité dans Le parti des communistes, Julian Mischi, Hors d’atteinte, 2020, p. 107. Lecture recommandée pour qui s’intéresse à l’histoire complexe d’une organisation souvent tiraillée entre les ordres venus de Russie et le développement d’un communisme proprement français.»

La radicalité d’une telle césure, si elle est pour certains synonyme d’une soumission aux directives venues de Moscou, contribue à faire du PCF un élément singulier dans le paysage politique français des années 1920. Ce positionnement sans compromis n’attire pas seulement des artistes avant-gardistes de l’époque tels André Breton ou Aragon, il permet également à l’organisation d’être à la pointe des luttes féministes et anticolonialistes en attirant des militantes et militants jusque là méfiants à l’égard du conformisme de la SFIO. L’emphase mise par l’IC sur la lutte anti-impérialiste permet à cet égard d’inscrire le PCF dans un réseau qui dépasse désormais le cadre de l’Europe et des Etats-Unis auquel la Seconde Internationale était le plus souvent circonscrite. C’est ce qui permet notamment à un certain Nguyên Ai Quôc d’être candidat communiste aux municipales en 1925. Un personnage qu’on connaitra bientôt sous le nom de Hô Chi Minh.

Notes   [ + ]

1. Cité dans Le parti des communistes, Julian Mischi, Hors d’atteinte, 2020, p. 107. Lecture recommandée pour qui s’intéresse à l’histoire complexe d’une organisation souvent tiraillée entre les ordres venus de Russie et le développement d’un communisme proprement français.

* L’association L’Atelier-Histoire en mouvement, à Genève, contribue à faire vivre et à diffuser la mémoire des luttes pour l’émancipation, info@atelier-hem.org

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