A la fin de la semaine dernière, des images venues d’Israël ont suscité un tollé mondial: le ministre israélien de la Sécurité nationale, représentant de l’extrême droite, Itamar Ben Gvir, se mettait lui-même en scène, jubilant devant l’humiliation infligée aux militants européens d’une flottille d’une cinquantaine de bateaux interceptée par Israël en Méditerranée alors qu’elle se dirigeait vers Gaza.
La vidéo publiée par Ben Gvir montre des dizaine de militantes et militants agenouillés, la tête au sol, les mains attachées. Ben Gvir déambule au milieu d’elles et eux, dont beaucoup avaient auparavant subi des violences physiques, des actes dégradants, du harcèlement, des humiliations sexuelles, des menaces de mort ou de viol – mais sans que cela ait été filmé et diffusé. La prestation méprisable du ministre d’extrême droite («Bienvenue en Israël, nous sommes chez nous») a en revanche été largement diffusée.
Mais qu’est-ce qui a fait scandale, au juste? La visibilité, ou ce qui était rendu visible? Ces violences que le gouvernement israélien, ses parrains et ses fournisseurs auraient bien voulu cacher, on les a vues puisque Ben Gvir, fier comme un paon à la saison des amours, a exigé qu’on les voie. Le Premier ministre israélien a fait mine d’en être choqué: «la manière dont le ministre Ben Gvir a traité les militants de la flottille n’est pas conforme aux valeurs et aux normes d’Israël», a pontifié Benyamin Netanyahou. La manière, seulement la manière. Et la visibilité, surtout la visibilité.
Le ministre des Affaires étrangères, Gideon Saar, a dénoncé une «démonstration honteuse». Parce qu’elle était démonstrative. Et a lancé à son collègue: «Vous n’êtes pas le visage d’Israël!». Ah bon? Le visage de quoi est-il, alors? Et les gouvernements étrangers (comme l’italien ou le français) qui ont protesté, dénoncé, condamné, le spectacle donné par Ben Gvir, qu’y ont-ils découvert qu’ils ne savaient déjà? Et l’ambassadeur étasunien, qui a condamné des «actes méprisables», qu’a-t-il condamné, sinon leur visibilité?
Se mettre en scène, il adore ça, Ben Gvir. Le même qui avait célébré au champagne, en plein Parlement, l’introduction de la peine de mort pour les Palestiniens – mais seulement les Palestiniens – condamnés pour des actes «terroristes». Car le «terroriste», c’est l’autre, forcément. L’assassin de Rabin n’était pas un terroriste. Les colons armés qui ratonnent les Palestiniens dans les territoires occupés ne sont pas des terroristes.
Derrière le spectacle donné par Ben Gvir, il y a une politique, consciente et délibérée. Une politique qui n’est pas celle d’un individu, mais d’un gouvernement. Et donc d’un Etat. Ben Gvir est ministre, pas influenceur de réseau social. Il supervise les prisons et la généralisation des mauvais traitements infligés aux détenus palestiniens (ils sont 3300 emprisonnés sans charge, sans défense et sans procès). Il orchestre la récurrence des violences sexuelles commises sur eux et elles: «Coups sur les parties génitales (…), lâcher de chiens sur les prisonniers, pénétrations anales avec différents objets», dénonce l’ONG israélienne B’Tselem. Une centaine de Palestiniens sont morts en détention depuis octobre 2023.
Le traitement infligé, avant leur expulsion, aux 428 militante·s de la flottille est le lot quotidiennement, en pire, de la Cisjordanie occupée. Pas parce qu’un ministre d’extrême droite tout seul en a décidé ainsi, mais parce que le gouvernement auquel il appartient, et qui fait mine de le trouver infréquentable, le laisse faire. Et que c’est la politique de ce gouvernement. Et que Netanyahou et Ben Gvir sont en campagne. Electorale et militaire. En Israël, au Liban, à Gaza, en Cisjordanie, et jusqu’en Iran. Que pèsent, alors, les quelques centaines de militantes et militants des flottilles de solidarité?
De tout cela, les ministres et les ambassadeurs «occidentaux» que Ben Gvir débecte s’accommodent. Quitte, comme l’a fait le Département fédéral des Affaires étrangères (DFAE), à se contorsionner rhétoriquement pour «déplorer» (mais pas condamner, comme l’ont fait les gouvernements espagnol, italien, français, belge, britannique et canadien) le «traitement inacceptable» réservé à certains participants à la flottille, un traitement «qui semble incompatible avec les assurances reçues des autorités israéliennes quant au respect du droit international et des droits fondamentaux».
Même prononcés par Tartuffe, les mots ont un sens: le traitement réservé à «certains» membres de la flottille «semble» incompatible avec les assurances données par les autorités israéliennes de respecter le droit international et les droits fondamentaux – dont on sait pertinemment qu’elles se contrefoutent. Le même DFAE a renvoyé les participants suisses à la flottille à leur responsabilité individuelle, et annoncé qu’ils devraient s’acquitter d’une avance sur les frais de prestations consulaires. Les militantes et militants suisses auront donc été mieux défendus par l’ONG israélienne Adalah que par leur propre pays, qui les accuse d’avoir agi «par négligence». C’est une accusation qu’on ne portera pas contre le DFAE: il n’agit pas «par négligence»: il agit par connivence.
Mais fallait-il en attendre autre chose que cette pleutrerie? Il en a fait depuis si longtemps la politique étrangère de notre pays… De cela aussi, Ben Gvir est le visage.