Chroniques

Violences policières (parisiennes)

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Mardi 15 octobre, je rentre chez moi (à Paris), mais le tram s’arrête juste avant la Porte de Vincennes. Je continue donc à pied. Je rencontre sur la place quelques badauds et une nuée de cars de CRS. Les pompiers et les pompières manifestent, me dit-on, et le police ne les a pas épargné-e-s. En effet, beaucoup de gaz lacrymogènes ont été balancés (le métro est envahi jusqu’à Nation), des «flashballs» ont été tirés, arrachant au moins un bout de la cuisse d’un pompier. Un homme présent sur la place me montre les photos qu’il vient de prendre, sur lesquelles je vois clairement un pompier au visage ensanglanté maintenu à terre par des policiers. Les gens autour de moi sont outrés, ils ne comprennent pas qu’on puisse s’en prendre à celles et ceux qui ont si bonne réputation.

Les mobilisations des Gilets jaunes ont aussi été réprimées de manière très brutale. Il n’était pourtant pas question, du côté des manifestant-e-s, de menacer la vie d’autrui. S’en prendre à des biens matériels suffit à justifier une réponse très violente de la part de la police. La riposte entraîne des blessures et des mutilations plus difficiles à effacer que le saccage d’un abri de bus.
Le Premier mai 2018, un proche du président, membre de son service de sécurité, frappe les manifestant-e-s aux côtés de la police. Ce qui choque cette fois, ce n’est pas les coups portés par les agents, mais ceux assénés par une personne qui n’appartient pas à leur corps. Taper sur les manifestant-e-s c’est le privilège de la police, affirme même un dessin de presse paru dans Le Courrier1Dans l’édition du 25 juillet 2018..

Tous ces événements posent la question de la légitimité de la répression policière, de l’usage de la force physique contre la protestation politique et des mutilations qui en sont les conséquences. On oublie souvent dans cette partie du monde que l’«Etat de droit» a délégué le monopole de la violence légitime à ses «forces de l’ordre», ainsi autorisées à en faire usage sur la population dans le cadre des manifestations. Le gouvernement et/ou les agent-e-s de l’Etat décident de la proportionnalité entre, d’une part, la menace représentée par la contestation et, d’autre part, les moyens de la répression.

Pourtant, les régimes dits démocratiques cultivent une relation étroite avec la contestation politique. Nombre d’entre eux sont établis après une mobilisation dans la rue. La Révolution française, les révolutions radicales des années 1846-1847 en Suisse et le soulèvement spartakiste de l’hiver 1918-1919 en Allemagne sont d’abord l’expression d’une opposition à l’ordre politique, avant d’être plus ou moins réprimés et d’ouvrir la voie à un changement de régime politique. D’autre part, ces régimes garantissent le droit d’exprimer collectivement une opinion par des réunions pacifiques et la liberté d’association.

En outre, selon une idée sous-jacente à la notion de «démocratie», l’Etat démocratique ne devrait pas utiliser les mêmes moyens contre la population que les régimes autoritaires passés ou présents même si ses armes sont moins mortelles et que l’intensité de la riposte est moins élevée. Cependant, la situation s’avère plus complexe, puisque les épisodes de répression violente apparaissent dans l’histoire récente. Par exemple, en 1962, une manifestation parisienne contre la guerre d’Algérie et l’Organisation de l’armée secrète (OAS) est brutalement réprimée par la police. Plusieurs personnes meurent de fractures du crâne ou étouffées alors qu’elles cherchent un refuge dans la station de métro Charonne. Ces victimes s’ajoutent aux dizaines de manifestant-e-s algérien-ne-s qui ont péri sous les coups de la police quelques mois plus tôt.

Aujourd’hui, à Paris, le dispositif policier chargé d’intervenir pendant les manifestations est placé sous haute surveillance politique. Tout se passe dans un centre de contrôle où les autorités et les hauts gradés de la police surveillent en temps réel sur des écrans le déroulement des opérations. Les CRS ne font pas deux mètres sans un ordre de la hiérarchie. Et quand celle-ci ordonne d’intervenir, de dissoudre la manifestation, de tirer des gaz, des projectiles, la police obéit instantanément.

Le message est limpide: si vous ne voulez pas prendre le risque d’être blessé-e-s, mutilé-e-s voire pire, restez chez vous. C’est un moyen de prévenir la contestation politique dont Paris n’a pas le monopole. Dans le contexte actuel de renforcement des inégalités économiques et sociales par une concentration toujours plus forte des richesses dans les mains d’un petit groupe d’individus soutenus par des politiques fiscales de moins en moins redistributives, il s’agit de faire payer le prix fort à la contestation sociale.

Notes   [ + ]

1. Dans l’édition du 25 juillet 2018.

Notre chroniqueuse est historienne.

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