Chroniques

La bataille d’Orgreave: une guerre de classes

L'histoire en mouvement

En mars 1984, 140’000 mineurs britanniques se mettent en grève pour protester contre une série de fermeture de sites miniers et la suppression de 20’000 emplois. L’arrêt programmé de la production minière est le fruit d’une politique de désindustrialisation calculée qui débute dans les années 1970 et qui touche tous les secteurs industriels de la Grande-Bretagne (construction navale, sidérurgie, manufactures…). La grève des mineurs britanniques est symbolique de la violence inouïe engendrée par ce tournant historique pris par la Grande-Bretagne à cette époque-là et reste encore aujourd’hui un point de cristallisation. Il s’agit également du conflit social le plus important de l’histoire du Royaume-Uni depuis la Seconde Guerre mondiale. Il reste aussi un des symboles de la défaite du syndicalisme face au néolibéralisme, signant le début de l’affaiblissement des syndicats et des solidarités communautaires ainsi que l’aggravation des inégalités et de la paupérisation. Un événement illustre l’intensité de la fureur du rapport de force entre les travailleurs et l’Etat dans lequel l’appareil policier, rejoint par l’appareil médiatique, va jouer un rôle central. Cet épisode se nomme «la bataille d’Orgreave».

Le 18 juin 1984, 8000 grévistes rejoignent un piquet de grève de la cokerie d’Orgreave, localité située dans le nord-est de l’Angleterre, près de Sheffield. Pour les contrer, l’Etat, alors représenté par la première ministre Margaret Thatcher, y dépêche quelque 6000 policiers équipés de matraques, chiens et chevaux et préparés au combat. La police montée est autorisée à charger sans sommation. La volonté de Thatcher est sans faille: il faut mettre un terme aux actions de ces «ennemis de l’intérieur», selon ses propres termes, pour imposer un nouvel ordre économique et social.

Ce jour-là, des centaines de mineurs sont blessés. Dans un premier temps, un documentaire de la BBC présente la charge des policiers comme une réponse à l’attaque des grévistes qui auraient délibérément visé les forces de l’ordre par des jets de pierres. Ce reportage s’inscrit dans la tendance générale des médias dominants à présenter la grève comme une insurrection antidémocratique menée par le secrétaire général de l’organisation ouvrière la plus puissante à l’époque: l’Union nationale des ouvriers de la mine (NUM)1Seumas Milne, «Et Margaret Thatcher brisa les syndicats», L’Atlas histoire du Monde diplomatique, 2010..

Cependant, le film de la BBC a été monté à l’envers. Les grévistes ont en fait cherché à se défendre devant la violente charge policière. Un peu moins de trente ans plus tard, des dizaines d’agents de l’ordre révèlent dans un documentaire de la même BBC avoir subi des pressions pour livrer des faux témoignages afin d’étayer la thèse suivant laquelle les grévistes auraient lancé les hostilités. A la suite de la diffusion dudit reportage, en 2012, l’Orgreave Truth and Justice Campaign (OTJC) se crée pour réclamer d’une part des excuses de la BBC et de l’autre une enquête indépendante sur la bataille dans le but d’identifier les responsabilités policières dans l’assaut contre les grévistes. En juin 2015, l’Independent Police Complaints Commission se dessaisit… Mais l’OTJC poursuit encore sa campagne.

Début mars 1985, le travail dans les mines reprend sans que les grévistes n’aient obtenu quoi que ce soit. Ils ont été lâchés par d’autres syndicats et la direction du Parti travailliste, qui va accoucher d’un «nouveau travaillisme» plus libéral-compatible. En une année, considérée comme une seconde guerre civile, 11 000 grévistes ont été arrêtés, 5653 poursuivis en justice, 200 emprisonnés et près d’un millier licenciés. Six sont morts sur les piquets de grève. Le secteur énergétique est privatisé. «L’héroïsme industriel allait céder la place à la nouvelle romance de la finance déréglementée et ses figures d’aventuriers: la nouvelle jeunesse dorée de la City de Londres»2Thierry Labica, in Thierry Labica, Mathilde Bertrand et Cornelius Crowley, Ici notre défaite a commencé. La grève des mineurs
britanniques (1984-1985), éd. Syllepse, Paris, 2016.
, augurant tous les bouleversements socio-économiques du monde occidental.

Notes   [ + ]

1. Seumas Milne, «Et Margaret Thatcher brisa les syndicats», L’Atlas histoire du Monde diplomatique, 2010.
2. Thierry Labica, in Thierry Labica, Mathilde Bertrand et Cornelius Crowley, Ici notre défaite a commencé. La grève des mineurs
britanniques (1984-1985), éd. Syllepse, Paris, 2016.

L’association L’Atelier-Histoire en mouvement, à Genève, contribue à faire vivre et à diffuser la mémoire des luttes pour l’émancipation des peuples opprimés, des femmes et de la classe ouvrière, par l’organisation de conférences et la valorisation d’archives graphiques, info@atelier-hem.org

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