Chroniques

Pourtant, que la montagne est belle!

À l'école au Zanskar

«The journal, however, here published, bears ample evidence that the exceptional difficulties of the road had little effect on the spirit of the explorer, who was animated by the true enthusiasm of the scholar and who, moreover, was compensated in no small measure by the solemn grandeur of that mountain scenery so seldom seen by cultured eyes.» Préface de l’éditeur, Antiquities of Indian Tibet, A.H. Francke, New Delhi, 1914.

Pardonnez cette citation en anglais. Pour les un-e-s, elle sera parfaitement compréhensible, et l’ironie des «exceptionnelles difficultés de la route» paraîtra immédiate au regard des deux mois où l’accès au Zanskar m’a été impossible. Quant aux non-anglophones, ils/elles auront fait l’expérience des autochtones himalayens, qui, comme les autres colonisés de l’Empire britannique, ne comprirent évidemment rien à la langue de l’envahisseur (avant que celui-ci ne la leur enseigne en les scolarisant de force). Ceci dit, c’est l’avant-dernier mot de cette préface à un récit de voyage effectué au Ladakh en 1909 qui a retenu mon attention: «cultured».

Les difficultés rencontrées par l’érudit allemand Francke, en mission pour le British Survey of India (chargé de la cartographie des nouvelles possessions impériales), ont donc été compensées par «la grandeur solennelle de paysages montagneux si rarement vue par des yeux cultivés». Implicitement, les autochtones étaient donc incapables d’admirer leurs montagnes, en tout cas pas correctement, puisqu’ils étaient incultes1Précisons que les indigènes rencontrés par le Dr Francke étaient dépositaires d’une culture bouddhiste ou musulmane sophistiquée dont la transmission était structurée et institutionnalisée, et maîtrisaient une agriculture durable parfaitement adaptée au milieu montagneux..

Cette manifestation du suprémacisme occidental, vieille de cent ans, pourrait faire sourire. Cependant, aujourd’hui encore, les missionnaires chrétiens moraviens dont faisait partie le Dr Francke financent et gèrent à Leh une des meilleures écoles privées de la région, où il est interdit de s’exprimer autrement qu’en anglais et où le «Notre père» est récité régulièrement. De nombreuses écoles privées financées par des ONG occidentales offrent ainsi la possibilité aux enfants du Ladakh de recevoir une «éducation». Cyniquement, on pourrait dire que ces louables intentions favorisent l’acquisition d’une culture permettant enfin aux autochtones de pouvoir admirer leurs montagnes.

Heureusement, les choses changent. Mon séjour prolongé à Leh m’a donné l’occasion de m’entretenir à plusieurs reprises avec un Ladakhi de souche qui connaît parfaitement ces questions. Directeur récemment retraité d’un établissement local réputé, la Lamdon Model School, Eshey Tundup vient d’être nommé à la présidence de l’ONG Ladakh Ecological Development Group. Il se déclare optimiste quant à l’avenir de sa région, qui doit s’articuler autour de l’écologie, de l’enseignement, de la culture locale et d’un sécularisme éthique tel que celui prôné par le dalaï lama. Il souligne que la laïcité de l’enseignement public est une obligation légale et que la tolérance religieuse est traditionnelle au Ladakh. Sans nier les débordements de l’ONG-business, il estime que la plupart de ces organisations contribuent au développement de projets éducatifs et culturels essentiels.

Ainsi, la grande majorité des écoles privées et, par ricochet, publiques enseignent dorénavant le ladakhi en plus du hindi et de l’anglais. Des cours de culture locale sont organisés dans les écoles et divers autres lieux. La promotion des énergies renouvelables (solaire en particulier), le soutien à l’agriculture biologique (récemment instaurée en argument touristique qualitatif) sont autant de signes encourageants2Ces efforts risquent d’être insuffisants en regard de plusieurs facteurs: la diminution de la neige hivernale, la disparition des glaciers qui alimentent les rivières et l’Indus, l’augmentation des températures estivales et du nombre de touristes risquent de prétériter toute solution durable simple..Selon Eshey Tundup, la nostalgie d’un passé précolonial lointain, harmonieux et idéal est absurde. La jeune génération doit être capable de réfléchir au présent et de décider de son avenir. Par conséquent, l’enseignement doit faciliter une prise de conscience et les apprentissages permettre aux élèves d’approfondir leur compréhension du monde par une réflexion critique.

Pour contribuer à rendre les individus libres et autonomes, l’école doit, au Ladakh comme ailleurs, résister à la pression des milieux économiques de former des employés standardisés n’aspirant qu’à une hypothétique prospérité consumériste. En imposant l’impérialisme capitaliste, l’école du XXIe siècle reproduirait la scolarisation forcée des sujets des empires du XIXe siècle. Ceci serait bien triste: chacun-e doit pouvoir regarder les montagnes comme il lui plaît!

Notes   [ + ]

1. Précisons que les indigènes rencontrés par le Dr Francke étaient dépositaires d’une culture bouddhiste ou musulmane sophistiquée dont la transmission était structurée et institutionnalisée, et maîtrisaient une agriculture durable parfaitement adaptée au milieu montagneux.
2. Ces efforts risquent d’être insuffisants en regard de plusieurs facteurs: la diminution de la neige hivernale, la disparition des glaciers qui alimentent les rivières et l’Indus, l’augmentation des températures estivales et du nombre de touristes risquent de prétériter toute solution durable simple.

Le titre de cette chronique reprend une chanson de Jean Ferrat.

L’auteur est maître d’anglais en voyage au Zanskar en collaboration avec l’ONG ARZ, www.rigzen-zanskar.org
Retrouvez «A l’école au Zanskar» jeudi 25 avril.

Opinions Chroniques Yvan Cruchaud

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