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Poétique de “Ma Môme”

Dans le débat politique actuel, les classes populaires sont l’objet de projections contradictoires: tantôt on les couvre d’anathèmes, tantôt on voit en elles la source ultime de la souveraineté et du bon sens.
Chroniques aventines

Le champ de l’action culturelle leur réserve un sort assez analogue: certains considèrent qu’il faut acculturer le «peuple», l’élever au goût de la culture «légitime»; d’autres saluent ses représentations et sa créativité «spontanées».

Pour alimenter le débat et interroger le potentiel et les limites heuristiques de ce clivage, convoquons un chansonnier fameux, Jean Ferrat, et réécoutons l’un de ses succès, Ma Môme, paru en 1960.

Premier élément remarquable: l’argot du titre. Il révèle l’aptitude linguistique du peuple, sa capacité à produire une langue expressive et colorée.

Parler échappant aux dominants, à leurs argousins, l’argot – rappelons-le – constitua originairement une résistance.

Que nous dit le poète au sujet de sa «môme»? Qu’elle ne joue pas les «starlettes», ne porte pas des «lunettes de soleil», ni ne pose pour les «magazines».

Il définit donc d’abord la jeune ouvrière par la négative, en distinguant sa «popularité» de celle de la culture commerciale. En d’autres mots, la fiancée du narrateur n’a rien d’une fashionista.

Suit l’attestation de la condition modeste du couple: la «banlieue surpeuplée», le «meublé», la fenêtre au carreau unique «qui donne sur l’entrepôt et les toits». Ferrat prolonge ce tableau social en usant du procédé de la comparaison: aux vacances des plus fortunés à

Saint-Paul-de-Vence sont opposées celles récurrentes des amants dans la banlieue de Saint-Ouen.

Dans une formule aussi sobre qu’évocatrice, Ferrat indique que la Lorraine est une destination bien lointaine pour nos protagonistes.

On pourrait tenir cette série de notations pour misérabilistes; ce serait omettre le ton de délicatesse souriante avec lequel Ferrat les interprète.

La suite d’ailleurs nous fixe tout à fait. La môme y est positivement brossée; ses yeux et son sourire valent bien – nous assure-t-on («quoi qu’on dise» chante Ferrat) – ceux de la Sainte Vierge.

L’usage – que nous soulignons – du pronom personnel à la troisième personne de même que l’évocation de la Vierge sont intéressants. Le pronom de l’indéfinition paraît convoquer une doxa molle – un peu différente sans doute de celle qu’envisagent et construisent les industries culturelles ou de celle, plus rigide, de la tradition. Lui sont opposées les convictions sans prétention du populo.

L’été, la situation du logement sous les toits s’avère là encore positive. De fait, un soleil fraternel «s’attaaarde» (sic: la deuxième syllabe est significativement appuyée!) sur les hauteurs où crèchent les locataires moins aisés. Dans cette lumière crépusculaire, main dans la main, les amants se disent «toutes les choses qui (leur) viennent / C’est beau comm’ du Verlaine / On dirait.»

Le premier corps de phrase marque l’éclosion d’une parole spontanée, peu soucieuse de chercher l’effet mais témoignant d’un sentiment partagé. Ces paroles senties, lestées ont la concrétude des «choses». Le parallèle avec Verlaine semble, d’une part, appuyer la fluidité, l’innocence et la sensibilité de l’échange amoureux, d’autre part, en élève les sujets – avec la nuance d’un conditionnel de modestie. «Elève» écrivons-nous tant ledit poète participe d’un large consensus aujourd’hui. Rappelons-nous toutefois la marginalité initiale de l’auteur mosellan, sa condamnation par la morale bourgeoise et sa défense d’un art «sans rien en lui qui pèse ou qui pose» (Art poétique).

Dans Ma Môme, Jean Ferrat décrit un peuple à la sociabilité simple, vive et chaleureuse plus familier de la poésie des marges que de la culture de masses ou d’une identité héritée. Sans que sa précarité ne soit niée, le peuple n’est pas ici singularisé par le seul manque.

Evoquant le rapport des classes populaires à la culture, le sociologue Olivier Schwartz pointe bien l’ambivalence de l’écart entre leurs pratiques et les normes dominantes. «On peut, écrit-il, (…) donner une double signification à l’idée de séparation culturelle. En premier lieu, celle-ci renvoie au phénomène fondamental de la dépossession. Entendons par là le fait qu’une fraction importante des milieux populaires est démunie de tout un ensemble d’éléments de culture qui font partie des instruments symboliques dominants, c’est-à-dire socialement décisifs. (…) Mais (…) les membres des milieux populaires ne sont pas seulement séparés des modalités culturelles dominantes par des processus d’exclusion, ils sont aussi capables de s’en séparer activement pour produire leurs formes de vie propres, celles qui s’accordent le mieux à leurs conditions d’existence, à leurs expériences, à leur(s) point(s) de vue sur le monde. L’expression de ces expériences et de ces points de vue ne se fait évidemment pas dans l’extériorité pure aux normes établies, mais elle ne peut pas ne pas se traduire, au moins de façon intermittente, par une tendance à s’écarter, à différer activement de ces normes. Les comportements populaires peuvent s’opposer à celles-ci par le jeu de ce que l’on pourrait nommer une altérité positive» (in Peut-on parler de classes populaires?, 2011).

Ferrat dialectise incidemment l’opposition dépossession/altérité positive, écart subi/choisi. L’écart choisi, cependant, dépend d’une nature prête à l’ostracisme, à la «malédiction» – celle des poètes refusant l’établi. Ou alors d’une collectivité consciente et solidaire.

La Ceinture rouge de la Môme en fut, un temps, le giron.

*Historien et praticien de l’action culturelle (mathieu.menghini@lamarmite.org)

lamarmite.org

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lundi 8 janvier 2018

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