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L’information est une marchandise

(Re)penser l'économie

Je prends ici le contre-pied de l’affirmation de Myret Zaki, la rédactrice en chef du mensuel Bilan qui, dans un récent article dans la Tribune de Genève1La Tribune de Genève du 11 septembre 2018., titrait que l’information n’était pas une marchandise. Il serait certes souhaitable qu’elle ne le soit pas; mais dans une économie capitaliste, il ne peut exister de biens ou de services qui ne soient pas des marchandises. Venant d’une revue qui considère que le capitalisme est le meilleur des modèles possibles et qui s’attache à en montrer le fonctionnement sous un jour favorable, il est surprenant de constater que les mécanismes fondamentaux qui structurent ce système sont ainsi niés. Est-ce en raison des événements survenus ces derniers mois dans le domaine de la presse que cette affirmation, contraire à la réalité, cherche à s’affirmer?

Cela est probable. La disparition sur papier du journal Le Matin, les restructurations multiples au sein des groupes Tamedia ou Ringier inquiètent sans aucun doute de plus en plus les journalistes. Les principaux concernés ont tenté d’ailleurs de s’opposer par la grève aux décisions de leur employeur, pour lequel les journaux sont précisément une marchandise comme une autre et doivent générer du profit. Les restructurations en cours sont la conséquence logique du phénomène de concentration dans la presse suisse qui a cours depuis de nombreuses années. Le modèle des journaux financés pour l’essentiel par les annonces et la publicité est en voie d’épuisement dès lors que ces mannes se reportent sur d’autres vecteurs comme internet ou les journaux dits «gratuits».

Ces derniers n’ont d’ailleurs jamais été gratuits, contrairement à leur appellation. Bien sûr, il n’est pas nécessaire de s’abonner ou de payer le numéro dans la caissette, mais chaque consommateur de ce pays paie, à travers ses achats, le coût de fabrication de ces journaux «gratuits», puisque les entreprises qui font de la publicité sur ces supports en répercutent les coûts publicitaires sur les produits qu’elles vendent.

Donc le but premier d’un propriétaire de journal, contrairement aux apparences, est de produire un bien susceptible d’être vendu et, après avoir couvert ses coûts de production, de réaliser un bénéfice. S’il ne parvient pas à être bénéficiaire, tôt ou tard, il devra arrêter sa parution. Cette règle ne souffre pas d’exception et le fait que des journaux déficitaires parviennent à survivre tient au fait que, dans un certain nombre de cas, des milliardaires «s’offrent» un journal pour des raisons de prestige ou de recherche d’influence. Dans ces cas, ils prennent en charge les pertes de la production du titre. Enfin, le dernier modèle, comme celui du Courrier, consiste à obtenir le soutien d’une partie de ses lecteurs qui assument le découvert par le biais d’une souscription.

Une dernière remarque: le terme «information» recouvre une multiplicité d’éléments dont la qualité pour le consommateur est très diverse. Il n’y a aucun rapport entre l’analyse fournie d’un sujet, telles celles qu’on peut lire, par exemple, dans le Monde diplomatique, et la rubrique des faits divers largement développée dans des journaux gratuits. Une véritable information a un coût élevé, car elle requiert du temps et des moyens pour récolter les données, parfois cachées, et les analyser. Elle demande de l’esprit critique, si l’auteur-e du sujet ne veut pas s’en tenir à la seule apparence des faits.

La gravité de la situation de la presse en Suisse peut se mesurer à l’aune d’une proposition avancée par la rédactrice de Bilan dans le même article, et à laquelle nous pourrions souscrire: «Idéalement, une initiative populaire devrait être lancée pour recueillir 100 000 signatures, afin que les journaux qui subsistent encore soient regroupés en concession publique et deviennent propriété des citoyens, qui financeraient directement ce service universel et le composeraient eux-mêmes à teneur de leurs sensibilités idéologiques.»

Notes   [ + ]

1. La Tribune de Genève du 11 septembre 2018.

* Membre de SolidaritéS, ancien député.

Opinions Chroniques Bernard Clerc

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lundi 8 janvier 2018

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