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Comment peut-on être binational – sans être suspect

Le secrétaire général de l’Association suisse de football voudrait que les jeunes footballeurs renoncent à leur identité d’origine pour pouvoir être formés en Suisse. Après d’autres polémiques, faut-il s’inquiéter pour l’avenir des double-nationaux? Porteur d’au moins deux passeports, deviendrons-nous louches ou du moins peu fiables?, s’interroge Sandrine Fabbri, enseignante et écrivaine binationale, vivant à Genève.

Il y a encore un Suisse en finale de la coupe du monde. Ou faut-il dire un Croate? Un binational? Ivan Rakitić, né à Rheinfelden (Argovie), jouera ce dimanche à Moscou contre la France. Certes, avec l’équipe de son pays d’origine. Mais, grâce à lui, la Suisse en sera un peu, de cette finale. Qu’il gagne ou perde, on s’émouvra en le voyant évoluer sur le terrain, on sera fier de l’avoir formé, fier de son parcours qui l’a mené du FC Bâle au FC Barcelone. Par on, j’entends celles et ceux qui vivent dans la Confédération helvétique, peu importe leur provenance. Le football fait battre les cœurs, hurler et pleurer. On s’identifie à une équipe jusqu’à la tragédie. Mais, si on n’a qu’un seul cœur, peut-il, doit-il vraiment ne battre que pour une seule équipe? Si l’on a des origines diverses, peut-on en nier certaine(s) au profit d’une et une seule? Non, bien sûr. Or c’est en quelque sorte ce qu’exigerait Alex Miescher, lorsqu’il déclare, c’était vendredi 6 juillet, que l’Association suisse de football (ASF) ne devrait plus former des binationaux. Donc qu’on imposerait à un jeune la violence de devoir renoncer à une part de son identité, à son histoire, à un passeport qui représente son pays, son passé et peut-être, qui sait, son futur. Ce serait une forme d’amputation. Et pire: c’est demander d’être «ethniquement pur», ce qui a des relents fascisants.

Bien sûr, on sait pourquoi le secrétaire général de l’ASF tient ces propos maintenant. Tout le monde se souvient de Xherdan Shaqiri et Granit Xhaka, rejoints par Stephan Lichtsteiner, qui se mettent à battre des ailes lors du match (gagné) contre la Serbie le 22 juin. Selon moi, ce geste était déplacé et n’avait rien à faire sur un terrain de foot où l’on joue sous le maillot suisse. Mais, évidemment, c’était contre le pays ennemi des Albanais du Kosovo, les provocations serbes avant le match avaient été indignes pour ne pas dire brutales, alors on peut comprendre que Shaqiri (albanais du Kosovo d’origine) et Xhaka (albanais d’Albanie d’origine) aient voulu en mettre un (de goal) contre une certaine politique de Belgrade, contre certains comportements dans un pays où l’Apartheid imposé par les Serbes a pris fin avec une guerre. Mais où la situation est loin d’être résolue, où le conflit reste larvé et le restera tant que la Serbie ne reconnaitra pas le Kosovo. Ce qui, je pense, n’arrivera pas de mon vivant, l’envie d’entrer dans l’Union européenne restant moins grande, pour la plupart des Serbes, que l’attachement à la terre des origines, des monastères, de la grande bataille perdue du Champ des Merles (Kosovo Polje, 15 juin 1389).

Les enfants de Tito et ceux d’Enver Hoxha

Cependant, répondre à une provocation par une provocation ne fait que mettre de l’huile sur le feu. Cela rejoint malheureusement la vengeance d’un meurtre par un meurtre (triste tradition albanaise du Kanun). Agiter l’aigle albanais n’est pas une expression de joie, c’est un geste politique que l’on n’oserait pas qualifier de rationnel. D’autant moins que, s’il est effectivement le symbole de l’Albanie, il n’est pas celui du Kosovo. Mais les Albanais du Kosovo, enfants de Tito qui avait donné le statut de région autonome à la terre où ils sont devenus, au fil des ans, majoritaires par rapport aux Serbes, rêvent d’une grande Albanie (un cauchemar pour les Serbes), alors que leurs frères et voisins, les enfants d’Enver Hoxha, n’en rêvent pas vraiment, ou beaucoup moins (par ailleurs, si les Albanais du Kosovo continuent à émigrer comme aujourd’hui, le rapport démographique risque de s’inverser de nouveau, et les Serbes auront «gagné» sans coup férir).

Lorsque je parle avec mes nombreux élèves albanais du Kosovo – j’enseigne à l’Ecole professionnelle de commerce Nicolas-Bouvier, à Genève – ces derniers me disent être albanais, pour eux, le Kosovo et l’Albanie «c’est la même chose». Ils répètent ce que disent leurs parents. Je leur réponds qu’il y a une frontière, deux passeports et, désormais, deux équipes de foot – ce dernier argument étant le plus fort pour eux. C’est aussi le rôle d’un enseignant que de développer l’esprit critique, d’amener plusieurs points de vue pour que les jeunes puissent, au mieux, user de leur libre arbitre et préférer la compréhension démocratique à l’idéologie nationaliste. La formation des citoyens de demain est dans le cahier des charges de l’instruction publique. C’est une petite pierre pour rêver encore à un monde meilleur et lutter contre le pessimisme qui nous envahit trop. Si les jeunes formés chez nous pouvaient participer un tant soit peu à améliorer la situation de leur pays d’origine, on commencerait à gagner quelques batailles par le civisme. Donc, aussi pour cette raison, il serait catastrophique de commencer à trier entre «Suisses de souche» (10% dans mes classes) et binationaux.

A propos de chiffres, 16% des Suisses sont binationaux, ils sont 44,5% à Genève. Le chiffre parle de lui-même. Je rajoute en passant qu’un certain Denis Zakaria, actuel joueur de la Nati, originaire, lui, de la République démocratique du Congo, est passé par mon école en jouissant du statut sport, art, étude. Parmi d’autres ex étudiants qui sont en train d’accomplir une belle carrière sportive.

Identités plurielles

Revenons-en donc à la double nationalité. Si Xhaka et Shaqiri avaient dû renoncer à leur passeport d’origine, s’en seraient-ils sentis moins «albanais»? auraient-ils réagi différemment? On peut en douter. Par contre, si d’aventure on en arrivait à exiger la seule nationalité suisse pour les futurs joueurs formés par l’ASF, on peut imaginer que certains partiraient dans leur nation – évidemment, les paramètres sont nombreux, avec notamment, sans doute, le désir d’intégrer l’équipe qui a le plus grand potentiel. Entre la mère-patrie et le succès sportif, chacun choisit en son âme et conscience. Quoi qu’il en soit, devoir trancher entre pays d’origine et pays d’accueil est déjà suffisamment douloureux. Rappelons que si Granit Xhaka a opté pour la Nati, son frère Taulent évolue pour l’Albanie. Imposer aux jeunes joueurs de renoncer à leur premier passeport serait une violence contre les droits humains et civiques, une forme de discrimination et la fin d’une équipe en tant qu’elle représente admirablement l’intégration réussie à la suisse.

La Nati est la formation la plus multinationale au monde avec 70% de joueurs binationaux. Et cela n’est pas dû à un passé colonial mais à une capacité d’accueil que l’on salue trop peu au profit des critiques émises contre l’asile.

Relevons encore à propos du match Suisse – Serbie l’admirable sang-froid d’un entraîneur qui a dû gérer un conflit ex-yougoslave tout autant que le défi sportif. Lui-même a été attaqué en amont, a subi des insultes racistes – comment l’équipe suisse peut-elle être composée de «nègres» et de «Sqhiptari» – vue de Belgrade, la Confédération helvétique jouissant sinon d’une grande estime… La Nati est devenue, le temps d’un match, une métaphore de l’ex-Yougoslavie et de ses déchirements. Vladimir Petković est un Croate (catholique) de Sarajevo, Haris Seferović, né en Suisse, est un Bosnien (musulman), Blerim Džemaili est un Albanais de Macédoine, Josip Drmić, né à Lachen, est d’origine croate, Mario Gavranović, né à Lugano, un Croate de Bosnie, l’infiniment diplomatique Valon Behrami est né à Mitrovica, ville kosovare toujours coupée en deux entre Albanais et Serbes… Bref, face à l’équipe serbe, qui comprend par ailleurs deux «Suisses», enfin deux double-nationaux, Miloš Veljković, né à Bâle, et Aleksandar Prijović, né à Saint-Gall, la Nati s’est retrouvée sur la poudrière des Balkans et Vladimir Petković a officié en maître, seuls les battements d’ailes lui ont échappé, mais pourquoi diable le capitaine Stephan Lichtsteiner s’est-il prêté à cette provocation…

La planète football, miroir du Monde

Les gestes ont été malheureux, mais, finalement, rien de grave ne s’est produit. Rien de comparable avec le match de qualification pour l’Euro 2016 entre la Serbie et l’Albanie (14 octobre 2014 à Belgrade), match qui a dû être suspendu pour avoir dégénéré en bagarre générale suite à l’apparition d’un drone portant le drapeau albanais, déchiré par le défenseur serbe Stefan Mitrović. Ni avec le match qui avait opposé le Dinamo Zagreb à l’Etoile rouge de Belgrade le 13 mai 1990 à Zagreb et qui a dégénéré en émeutes, provoquant soixante blessés. En Croatie, il est considéré comme le déclencheur symbolique de la guerre pour l’indépendance. Le foot peut déchaîner les pires instincts nationalistes. Souhaitons que la Nati reste un exemple d’intégration et qu’en son sein on puisse se sentir de Suisse et d’ailleurs et être binational sans devenir suspect.

La Croatie aussi, et cela n’a rien à voir avec la binationalité, a eu son incident diplomatique à l’issue de son match gagné le 7 juillet dernier contre le grand frère slave, soit la Russie. Le défenseur Domagoj Vida s’est filmé avec son ancien coéquipier du Dinamo Kiev Ognjen Vukojević et a crié «gloire à l’Ukraine» sur une vidéo. Bon, il a prétendu que c’était une blague, qu’il aime tout le monde, et il s’en sort avec un simple avertissement de la FIFA. Cela dit, il jouait contre la Russie dont le conflit avec l’Ukraine n’est de loin pas terminé, conflit qui a beaucoup de points communs avec celui qui avait opposé la Croatie indépendantiste à la Yougoslavie de Milošević (pro-Occidentaux catholiques d’un côté, pro-Russes orthodoxes de l’autre, pour faire court). Si la Nati peut devenir une métaphore des déchirements ex-yougoslaves, la planète football est très certainement le miroir de notre monde. Et l’on retiendra qu’un «pur» Croate a fait une «blague» parce qu’il a gardé des liens affectifs avec un peuple pour lequel il a joué. Et, justement, cela rejoint la complexité de nos affinités et de notre identité – reste à exprimer cette complexité dans le bon contexte pour qu’elle ne devienne pas une provocation.

Les binationaux et leur avenir

Evidemment, ce qui est multiple n’est pas simple par définition, ni pour soi, ni pour les autres, et ne se range pas dans une petite case une fois pour toutes. Donc cela peut faire peur. On n’en est pas encore là, mais les quelques polémiques nées autour de la binationalité engagent à être attentif. On se souvient de François Hollande qui a songé, en 2015, à inscrire dans la Constitution la déchéance de la nationalité française, ce qui visait les binationaux condamnés pour terrorisme. L’idée a enflammé le pays, pour finir par s’enliser et être abandonnée en 2016. On se souvient d’Ignazio Cassis renonçant à son passeport italien durant sa campagne en 2017 en vue de son élection au poste de Conseiller fédéral. On se souvient de Pierre Maudet qui, durant la même campagne, avait affirmé qu’il se déferait de sa nationalité française en cas d’élection. Comme si renoncer à un passeport pouvait modifier ce que l’on est profondément, d’où l’on vient, qui l’on est. Comme si on ne pouvait pas vraiment se fier à un double-national, suspect de doubles intérêts, voire de trahison. Réagissons avant que les doubles-nationaux ne deviennent considérés comme une cinquième colonne. L’exclusion mène à la radicalisation. L’intégration est une richesse. On peut se reconnaître dans plusieurs pays sans pour autant trahir.

Moi-même je suis née avec un passeport italien, d’un père aux origines slovènes, ayant vécu en Italie et en Croatie, et d’une mère ayant vu le jour à Berne. J’ai été naturalisée à l’âge de 11 ans – des enquêteurs sont venus dans mon école, dans mon appartement. A l’époque, les femmes ne pouvaient pas transmettre automatiquement la nationalité suisse. J’ai encore de la famille en Croatie, où j’aurai passé toutes mes vacances d’enfance. D’ailleurs, j’y suis en ce moment. Mon cœur a battu samedi dernier pour les Vatreni, comme il avait battu pour la Nati. Il a continué de battre mercredi 11 juillet, lors de la victoire en demi-finale contre l’Angleterre. Comme il avait battu en 1998, vingt ans déjà!, lorsque la Croatie avait battu l’Allemagne en quart de finale. J’étais à Rovinj, en Istrie, j’ai participé à la joie générale – pourtant, l’Allemagne avait été le premier pays à reconnaître l’indépendance de la Croatie. J’étais avec mon cousin, binational italo-croate, qui n’a jamais vécu qu’à Zagreb, et sa femme, une Dalmate d’origine. Quoi qu’il advienne dimanche prochain à Moscou, mon cœur battra pour la Croatie et je me souviendrai que Rakitić est aussi «des nôtres».

J’espère que la Suisse restera un exemple de coexistence malgré tout et malgré les faits divers plus ou moins sanglants, et qu’elle continuera de donner un avenir au plus grand nombre des jeunes, d’où qu’ils viennent. En les acceptant avec leur histoire, leur identité double voire multiple, et leurs diverses affinités. Je n’aimerais pas à avoir à dire un jour, pour paraphraser Alain Finkielkraut, «comment peut-on être double-national». Lui avait écrit en 1991 «Comment peut-on être croate». A l’époque, c’était le début de la guerre dans ce qui allait devenir l’ex-Yougoslavie, les Croates étaient rapidement suspectés d’être fascistes en raison du passé de leur pays et d’un certain Pavelić dont le gouvernement n’avait rien à envier aux Nazis. Les raccourcis sont meurtriers.

Opinions Agora Sandrine Fabbri

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