Ni oubli ni pardon. Le 5 mai, des vidéos de villages libanais dynamités, diffusées sur les réseaux sociaux de Benyamin Netanyahou1>Compte X de Benyamin Netanyahou, 5 mai 2026, https://tinyurl.com/4rymdwnp. A la fois provocation, spectacle morbide de puissance et mise en scène de la destruction, ces images en disent long sur l’impunité dans laquelle s’inscrit la guerre israélienne au Liban, qui a déjà causé 3783 mort·es et 11’699 blessé·es, selon le dernier bilan du Ministère de la santé2>Bilan au 14 juin 2026.. Depuis l’instauration du mal nommé «cessez-le-feu» du 17 avril, l’armée israélienne poursuit sa politique d’écrasement du sud du Liban. Elle occupe désormais une bande de 602 km², soit 5,8% du territoire national, englobant 55 à 62 villages détruits, vidés ou rendus inhabitables3>Avec 5% du tissu urbain frontalier rasé ou endommagé entre le 2 mars et fin avril 2026, Le Monde, 22 mai 2026., et a élargi ses bombardements à l’ensemble de la région jusqu’au fleuve Zahrani.
Des centres urbains majeurs, comme Nabatiyé et Tyr – cité millénaire inscrite au patrimoine mondial –, ont été vidés de leurs habitant·es sous la menace et pilonnés. Le territoire sous occupation est délimité, comme à Gaza, par une «ligne jaune» qui, dans la grammaire de l’occupant sioniste, fonctionne comme un instrument mouvant de dépossession, destiné à produire une profondeur territoriale vide, instable et interdite à toute présence civile4>Selon l’ONU, 820’000 personnes ont dû fuir la zone occupée; il reste (mi-mai) 10’000 à 15’000 résidents, dont la moitié dans les villages chrétiens de Rmeich, Aïn Ebel et Debel, Le Monde, 22 mai 2026.. Maisons dynamitées, terres agricoles brûlées ou contaminées par l’épandage de phosphore blanc, réseaux d’eau et d’électricité bombardés, écoles, dispensaires, couvents, panneaux solaires et stations de pompage rasés au bulldozer composent une géographie de l’effacement.
Sous couvert de viser des positions du Hezbollah, Tel Aviv organise une transformation radicale de l’espace libanais: destruction massive des villages et des petites villes frontalières (urbicide), anéantissement des habitations et des lieux de vie (domicide), atteinte durable aux sols, aux cultures, à l’eau et aux infrastructures de subsistance (écocide), et reconfiguration démographique causée par les déplacements forcés5>S. Kassemm, Contretemps, 13 avril 2026; Z. Majed, Orient XXI, 7 mai 2026.. Le droit international humanitaire interdit pourtant sans ambiguïté les attaques dirigées contre les civils ainsi que la destruction ou la saisie de biens civils sans nécessité militaire impérative. Susceptibles de constituer des crimes de guerre, ces actes s’inscrivent, avec les ordres d’expulsion6>Sur 3555 bombardements israéliens recensés entre le 2 mars et le 16 avril, seuls 152 ont eu un ordre d’évacuation (4,3%), dont 2,1% conformément au droit international humanitaire, enquête de L’Orient-Le Jour, 9 mai 2026., dans un dispositif coercitif pouvant également relever du crime international de transfert forcé.
La barbarie sioniste affecte durablement la santé psychologique des Libanais·es. Une pédagogie macabre de la peur adressée aux survivant·es. Une brutalisation des corps et des âmes à laquelle s’ajoute une dimension confessionnelle particulièrement dangereuse dans un pays structuré par la mémoire de la guerre civile. Les atteintes à des symboles chrétiens, les dommages infligés à des écoles, couvents, cimetières ou infrastructures liées à des institutions religieuses ne sont pas de simples gestes de vandalisme lorsqu’ils interviennent dans un contexte de fragmentation sociale tel que le connaît le Liban. Ils participent à la production d’un climat de suspicion et de peur, où chaque communauté peut être poussée à se percevoir comme isolée, ciblée ou abandonnée.
L’Etat israélien met ainsi en application une stratégie consistant à désorganiser le tissu national libanais en réactivant ses lignes de fracture les plus sensibles7>K. E. Bitar, «Israël et la doctrine de la périphérie», Le Monde diplomatique, mai 2026.. En frappant des espaces chiites, chrétiens ou mixtes et en laissant planer la menace permanente d’un élargissement du conflit, Israël contribue à fabriquer un environnement de guerre civile latente, où la peur du retour, la concurrence pour les ressources, la précarité du déplacement et la mémoire des violences passées peuvent être instrumentalisées pour briser les solidarités. L’ensemble de ces crimes porte le sceau du nihilisme raciste israélien: vider le Liban de sa population, menacer ses conditions d’existence et, in fine, anéantir son écosystème8>Déclaration d’Israel Katz, ministre israélien des Affaires étrangères, le 31 mars, appelant à détruire «toutes les maisons» des villages frontaliers, «conformément au modèle utilisé à Rafah et Beit Hanoun, à Gaza»..
Le Collectif Sada refuse que la Suisse demeure un espace de silence, de complaisance ou de relais sioniste face à l’impunité israélienne au Liban. Il appelle les mouvements sociaux à se mobiliser, ici aussi, contre cette politique de dévastation. La poétesse Nadia Tuéni disait le Liban «empalé sur le fer des consciences». A nous d’opposer à la blessure une solidarité active.
Notes