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Le combat invisible des paysannes

Les Nations Unies ont consacré 2026 «année internationale des agricultrices». Mais, comme des millions de paysannes ailleurs sur la planète, Rosalba cultive une terre qui ne lui appartient pas. Swissaid Colombie s’engage à leurs côtés pour défendre leur accès à la propriété et faire reconnaître leur rôle essentiel.
Droit à la terre

Rosalba incarne l’une des 380 millions de paysannes sur notre planète. Agée de 40 ans, elle vit à Chíquiza, dans les Andes colombiennes, à 3800 mètres d’altitude sur le territoire d’Iguaque-Merchán. Elle a les mains fermes de celles et ceux qui travaillent la terre depuis leur plus jeune âge. Son potager, à peine quelques mètres carrés à côté de l’enclos, est une mosaïque bien ordonnée: des sillons de pommes de terre indigènes aux couleurs variées, des bouquets d’oignons verts, de petites carottes et des plantes médicinales avec lesquelles elle soigne les maux de ses quatre enfants. Tout cela sur une terre qui ne lui appartient pas.

Comme des millions de femmes rurales en Colombie et sur le reste de la planète, Rosalba vit une injustice: elle nourrit son pays à partir d’une terre sur laquelle elle n’a aucun droit. Les agricultrices produisent une grande partie des aliments qui arrivent sur les tables des populations urbaines. Elles soutiennent l’économie paysanne, protègent les sources d’eau et préservent des semences, des savoirs, des saveurs et des pratiques qu’aucune agro-industrie n’a réussi à surpasser. Pourtant, comme le souligne l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), en Colombie, seules 36% des exploitations rurales leur appartiennent. Et, à l’échelle mondiale, moins de 15% des propriétaires fonciers sont des femmes.

Cette réalité occupe une place importante dans les projets de Swissaid, fondation de coopération au développement active dans une dizaine de pays du Sud. L’organisation s’engage en faveur de systèmes agricoles plus justes et accompagne notamment les femmes rurales dans la défense de leurs droits. A travers son travail de plaidoyer, Swissaid contribue à renforcer leur reconnaissance en tant qu’actrices économiques et sociales à part entière, favorise le dialogue avec les hommes de leurs communautés et soutient les échanges avec les autorités locales afin que leurs besoins et leurs revendications soient mieux pris en compte.

En Colombie, l’insécurité foncière – soit l’absence de garanties légales sur les terres que l’on cultive – demeure particulièrement élevée au sein des communautés autochtones ou d’ascendance africaine. Elle y atteint 79%, contre 32% au niveau national. Cette situation s’inscrit dans un contexte de fortes inégalités de genre: en Amérique latine, seuls 7 pays sur 18 garantissent l’égalité d’accès à la terre. En conséquence, des millions de femmes rurales demeurent particulièrement vulnérables faute de titres ou de documents officiels, et risquent de perdre leurs droits fonciers en cas de divorce ou de veuvage.

Un gage d’autonomie. Pour une femme paysanne, en Colombie comme ailleurs, posséder sa propre terre est précieux. Cela va de pair avec plus d’autonomie, de stabilité et de pouvoir de décision. Cela signifie aussi accéder au crédit, aux programmes publics et pouvoir envisager un avenir pour sa famille. L’insécurité foncière, c’est aussi une insécurité alimentaire, personnelle et politique.

La Colombie a accueilli il y a peu la plus importante conférence sur la réforme agraire organisée depuis vingt ans. Cette rencontre a relancé le débat sur la redistribution des terres, un chapitre sensible et toujours inachevé des accords de paix de 2016. A Carthagène, des gouvernements et des mouvements sociaux de plus de 100 pays ont convenu que la réforme agraire du XXIe siècle doit aller au-delà du simple partage des terres: elle implique l’accès au crédit, aux semences, à l’eau et à la justice. Elle implique également de reconnaître l’agroécologie, au cœur de l’approche de Swissaid, comme une stratégie essentielle pour faire face à la crise climatique, protéger la biodiversité et promouvoir des systèmes alimentaires plus résilients. Et surtout, elle implique de reconnaître les femmes rurales comme les principales actrices de cette transition.

La Colombie a accompli des avancées significatives. Mais tant que Rosalba continuera à travailler une terre qui ne lui appartient pas, le chemin à parcourir sera encore long.

Mariana Córdoba est responsable du bureau de Swissaid en Colombie.