Contrechamp

L’agriculture italienne dans la crise

ITALIE (I) • L’agriculture italienne n’échappe pas aux lois du marché. Son assujettissement aux impératifs productivistes de la politique agricole commune (PAC) européenne est lourd en conséquences économiques, sociales et environnementales. Eclairage de Jean Duflot, du Forum civique européen.

A première vue, l’Italie tout a l’air d’être un pays de cocagne. Large éventail d’approvisionnement des marchés, profusion culinaire dans les restaurants, diversité des paysages et des terroirs… Serait-elle un des rares pays industriels épargné par la crise générale de l’agriculture en Europe? Les apparences sont trompeuses.

Les données chiffrées par le dernier recensement de l’Institut national des statistiques (ISTAT) relativisent sérieusement cette vision idyllique du secteur primaire. Trop d’indicateurs clignotent au rouge dans la mise en valeur du territoire: accès au foncier, gestion de l’espace – en termes de surface agricole utile (SAU) et de surface agricole totale (SAT) –, environnement, effectif des exploitations et des paysans, conditions de vie – crédit, revenus, salaires, retraites, charge de travail –, autonomie alimentaire. Le bilan n’incite pas à l’optimisme béat.

En 150 ans, les arpentages successifs ont évalué la perte des territoires agricoles à 10 millions d’hectares. Cette érosion s’est accélérée avec le boom économique des années 1960 et l’urbanisation sauvage de la décennie 1980-90. Elle est la résultante de plusieurs facteurs: le bétonnage immobilier des périphéries urbaines et des littoraux, les infrastructures industrielles, les voies de communication (autoroutes), la concentration du foncier par l’agriculture intensive. Le développement du tourisme et la déprise agricole n’ont fait qu’aggraver l’état des lieux.

Déficits de la production alimentaire et perte des territoires paysans
Une étude FAI/WWFTerre volée, voyage à travers l’Italie qui disparaît, publiée par la Fédération agricole italienne et le WWF. publiée en février 2012 estime que, sur ces dix dernières années, 300 000 hectares de surface utile et 1,5 million d’hectares de surface totale ont été soustraites à l’agriculture. Conséquence inévitable de ce rétrécissement, le démantèlement de l’agriculture diversifiée au profit de l’agriculture intensive, de plus en plus industrialisée, conduit à l’extinction progressive de la paysannerie. En dix ans, 36% des fermes en exploitation familiale ont été rayées du cadastre agricole. Les petites et moyennes entreprises de 5 à 20 ha représentent encore la moitié de l’effectif, mais sur moins de 6% de SAU, tandis que celles de plus de 30 ha occupent près de 55% de la surface cultivable. Et, selon un dossier du réseau CroceviaTerra e agricoltura. Il caso italiano. Crocevia (section italienne) est une ONG internationale engagée dans le développement équitable et soutenable. En agriculture, elle est partenaire d’un réseau de défense de la biodiversité et de l’autonomie alimentaire., 1% des très grandes exploitations contrôlent 30% des terres agricoles.

Dans Bio agricoltura, la revue de l’Association italienne de l’agriculture biologique (AIAB), un article intitulé «L’agriculture italienne, le saut dans le noir» précise l’impact de la déterritorialisation et de la concentration des structures agricoles: entre 2000 et 2010, 40% des fermes céréalières et 60% de celles qui cultivent des plantes potagères ont disparu, souvent au profit des latifundia du nord. Selon le bilan 2011 de L’Institut national de l’économie agricole (INEA), 70% des élevages de bovins familiaux ont cessé leurs activités. Même déclin dans l’élevage ovin où les grands troupeaux (parfois plusieurs milliers de bêtes) ont relégué les petits élevages ancestraux dans la mémoire folklorique.

Comme les cultures, l’élevage intensif est à présent l’apanage des régions septentrionales. En Lombardie, Vénétie julienne, Emilie-Romagne, les étables et les batteries industrielles concentrent 67% du cheptel bovin, 86% des porcs et près de 80% de la volaille. Le monopole de la production laitière a provoqué la disparition de 35% des petits producteurs traditionnels.

A l’évidence, comme les autres branches de l’économie, l’agriculture est de plus en plus l’otage du marché, elle est remodelée en fonction des impératifs du rendement, de la concurrence et du profit: la trinité productiviste de la politique agricole commune (PAC).

En juillet dernier, la Confédération nationale des cultivateurs italiens (Coldiretti, 1,5 million d’adhérents), plutôt proche des instances officielles, a fait siennes les conclusions alarmantes d’une étude diligentée par le Ministère des politiques agricoles, de l’alimentation et des forêts: les déficits de la production alimentaire sont directement liés à la perte des territoires paysans. Selon ce syndicat majoritaire, «la perte continuelle des terres agricoles amène l’Italie à dépendre toujours plus de l’étranger pour l’approvisionnement».

En 2012, l’Italie ne produit plus que 80% de ses ressources alimentaires. Une baisse de l’autosuffisance qui fait rupture avec le rendement de la dernière décennie. Elle importe 30% de blé dur, 55% du blé tendre utilisé pour des produits de base tels que le pain, les pâtes et la confiserie. La production actuelle de 7 millions de tonnes, en grande partie absorbée par l’industrie agroalimentaire, est loin d’assurer les besoins nutritionnels. Cela tient à la diminution de la surface céréalière qui est passée de 4,5 à 2,5 millions d’hectares. Dans le même laps de temps, la production de maïs s’est développée sur 1,2 million d’hectares et atteint aujourd’hui une production record de 10 millions de tonnes.

Cette conversion stimulée par les subventions de la PAC a transformé le paysage des régions du nord, en particulier celles qui bordent le grand bassin fluvial du Pô, du Piémont à l’Adriatique. En outre, chaque année, en complément du maïs, les élevages italiens importent et consomment 3,5 millions de tonnes de farine de soja, souvent OGM, couvrant à peine le quart des besoins de l’alimentation animale (14,5 tonnes).

Dans d’autres secteurs, le bilan de l’autonomie alimentaire n’est guère plus rassurant. A part la production en hausse de fruits et de légumes frais, notamment de tomates, d’œufs et de produits laitiers spécifiques (parmesan, mozarella), celle de certaines denrées de base est à présent déficitaire. L’auto-approvisionnement couvre 33% des légumineuses, 34% du sucre, 34% des oléagineux, 69% des pommes de terre, 64% du lait et 72% de la viande. Ce dernier déficit s’explique par le taux de consommation qui est passé de 18 à 85 kilos par année et par personne entre 1950 et 2012.

Les petits producteurs lourdement pénalisés
Au plan social, les conséquences de la déstructuration de l’agriculture italienne pénalisent lourdement les petits producteurs en marge de l’industrie agro-alimentaire.

En raison des coûts de production et de la baisse des prix imposés par la grande distribution, les fermes paysannes tournent avec des effectifs réduits. La main d’œuvre familiale, grevée par le manque de relève et l’exil des jeunes vers les villes du nord, s’amenuise et l’intensité du travail augmente pour ceux qui restent. Au nord, on a les moyens de compenser par la main d’œuvre salariée (40%). Dans les régions du sud, le transfert s’opère grâce à l’emploi de saisonniers extracommunautaires, souvent clandestins, avec tout ce que cela comporte d’illégalité et d’esclavagisme.

En ce qui concerne les revenus et les régimes sociaux, le travail de la terre est loin d’être une sinécure. A moins de 10 hectares, les fermiers végètent grâce aux petits marchés locaux où à des salaires d’appoint extérieurs à l’activité agricole. Une enquête de l’ISTAT révèle que les trois-quarts des petits paysans sont endettés et que les faillites ne cessent d’augmenter. Un constat corroboré par une étude de Bankitalia selon laquelle les «damnés de la terre» figurent en bonne place dans leur répertoire (35% d’Italiens sont débiteurs de 15 à 20 000 euros par foyer fiscal). Et ce ne sont pas les aides de l’Union européenne qui vont rendre le métier plus attractif. La règle d’or du système est irréversible: l’argent va à l’argent.

Les chiffres de L’INEA sont éloquents: 0,27% des exploitations raflent 18% de toutes les aides communautaires, alors que 97% grappillent à peine 50% des fonds alloués. La dotation globale attribue 24,8 milliards d’euros au nord, 5 milliards à l’ensemble des régions du mezzogiorno. A cet handicap s’ajoutent l’inflation des prix du foncier et la réduction drastique du crédit qui excluent les petits producteurs de la compétition et les jeunes générations de l’accès à la terre.

En dix ans, la valeur du foncier a augmenté de 22%. La moyenne nationale se situe autour de 18 000 euros l’hectare, avec des variations importantes selon les régions, la typologie et les destinations culturales. Les prix s’échelonnent entre 9000 euros/ha en zones montagneuses ou arides et 40 000 euros/ha dans les plaines fertiles du nord. Ils peuvent atteindre 50 000 euros/ha dans les zones de maraîchage intensif et jusqu’à 500 000 euros/ha dans les régions viticoles de grands crus (Piémont, Toscane).

L’Italie du sud renoue avec l’exode rural
De surcroît, la spéculation n’a pas épargné l’alternative du fermage en location. Selon l’INEA, elle sévit sur plus du tiers de la SAU (12,8 millions d’ha) mis en culture, dissuadant les jeunes générations de s’installer.

C’est ainsi que l’Italie du sud, et parfois même du centre, renoue avec l’exode rural et ses grandes migrations. Ce mouvement se renforce des départs à la retraite – un problème à court terme crucial – mal relayés par la jeunesse locale. Si l’on tient compte du dernier recensement, la conduite des petites et moyennes exploitations repose sur deux tranches d’âge, celles de 35 à 44 ans (25%) et de 45 à 64 ans (30%). Et donc le vieillissement des cadres traditionnels n’augure rien de rassurant pour l’avenir de l’équilibre agricole du pays.

Circonstance aggravante, pour ne pas dire aberrante, le gouvernement Monti vient de décréter la cession (dismissione) d’un patrimoine foncier de plus d’un million d’hectares – y compris des terres non cultivées dans les parcs nationaux, ou dans les zones fluviales et maritimes. Une mesure autoritaire et dérisoire. Un premier lot de 338 000 hectares ne rapporterait que 6 milliards d’euros à l’Etat. La vente serait destinée à combler la dette publique de 1900 milliards. Selon les opposants, elle attise déjà la convoitise des banques et des investisseurs étrangers (fonds chinois, russes, arabes) qui spéculent sur les marchés de Londres et de New York. Personne n’est vraiment dupe face à la clause de préemption réservant la priorité aux acquéreurs de moins de 35 ans, ni surtout celle qui maintiendrait les terres dans leur usage originel pendant 20 ans.

C’est contre tous ces facteurs de disqualification et de déclin que des milliers de travailleurs de la terre organisent la résistance face au rouleau compresseur d’un système de production agroalimentaire dominant. Ils refusent d’accepter que le pronostic vital d’une agriculture humainement viable soit irréversiblement engagé. I

 

* Forum Civique Européen.

Prochain article de la série: Les résistances, à paraître le 21 novembre 2012.

Opinions Contrechamp Jean Duflot

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