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UNE ABSENCE DE VISION

SOCIAL-DÉMOCRATIE – Au lendemain des élections genevoises marquées par la défaite socialiste, Alain Clerc prend part au débat1 portant sur l’avenir de la vision social-démocrate: la reconversion du projet devra nécessairement passer par une «disqualification de l’héritage néolibéral».

Le Courrier a sollicité plusieurs responsables politiques, notamment de gauche, avant les élections cantonales en les interrogeant sur leur vision de l’avenir. L’échec de cette gauche au lendemain de ces élections et, particulièrement, l’échec de la social-démocratie, mérite d’être analysé à l’aune du projet que cette social-démocratie a justement proposé aux électeurs. En d’autres termes, il s’agit aujourd’hui de se demander pourquoi les électeurs n’ont pas adhéré aux propositions qui leur furent soumises en pleine crise du modèle néo-libéral. Plusieurs réponses peuvent être avancées, soit le message manquait de pertinence, soit les acteurs politiques qui le défendent ne sont plus crédibles, soit encore les électeurs ne l’ont pas compris. Vraisemblablement, il y a de tout cela dans la sanction des électeurs. Mais les socialistes auraient tort d’acter cet échec sans aller au fond du problème.
Sur le fond, l’analyse du président du Parti socialiste genevois1 n’est pas dénuée de pertinence mais elle n’a pas prise sur les réalités du monde. Le fait que la social-démocratie porte une part de responsabilité dans la crise sociale et financière actuelle ne la dédouane pas d’une introspection beaucoup plus approfondie quant à notre évolution récente et requiert de sa part des propositions à la hauteur des exigences d’une population inquiète et déstabilisée. La réponse ne peut se réduire à un slogan «Réconcilier moyens et besoins, et d’abord ceux des plus démunis, doit être la réponse».

D’abord un constat, la gauche doit reconnaître qu’elle s’est fourvoyée en méconnaissant l’évolution du libéralisme et en ne rompant pas avec les tenants de cette doctrine lorsque celle-ci s’est muée en néolibéralisme. Tant que les visées libérales se limitent à cantonner le rôle de l’Etat face au marché, elles ne remettent pas en cause les fondements du pouvoir mais lorsque ces visées suggèrent que l’entreprise devienne le modèle de gouvernance, elles ébranlent et altèrent l’essence même de l’art de gouverner. C’est en effet lorsque la rationalité marchande, en investissant toutes les sphères des activités humaines, a perverti, au-delà de l’Homme, la puissance publique dans sa finalité républicaine que les socialistes auraient dû s’en détourner. En laissant opérer cette transformation, la social-démocratie a non seulement perdu son âme mais elle a avalisé une distorsion fondamentale de la démocratie. Ce faisant, elle endossait une rationalité a-démocratique contraire à sa quête de justice sociale et de solidarité. Dans cet esprit, la social-démocratie doit clairement se distancer du social-libéralisme britannique ou allemand.

Elle ne peut pas, non plus, dans une vision passéiste, limiter son horizon à la conservation des «droits acquis» car les conditions historiques de leur acquisition, dans l’après-guerre, ont irrémédiablement changé. Cette affirmation, sans remettre en question le concept d’Etat-providence, doit au contraire permettre à la gauche de le revaloriser.

Ce n’est qu’une fois ces éléments solidement établis qu’une vision différente du futur peut être esquissée. Mais les contours d’une autre politique ne peuvent plus reposer sur les fondements pervertis du système actuel, en termes clairs sur les bases du néocapitalisme. Car ce n’est pas en clamant «qu’une société guidée par les seuls mécanismes financiers fait fausse route» que l’on opère le virage nécessaire à la refondation de la social-démocratie. En réduisant son discours à cette formule, on souligne au contraire l’inanité du projet social-démocrate et on entérine, de fait, un refus de rompre avec un passé qui nous a conduit à la crise sociale et politique actuelle.

Dans ce contexte, il est tout aussi vain de s’appuyer sur la notion de «développement durable» qui cautionne dans son raisonnement même la rationalité économique marchande en l’intégrant habilement comme l’une de ses trois dimensions. Ce faisant, il ne s’agit pas de mettre en cause les postulats écologiques (changement climatique, désertification, pollution atmosphérique, etc.) mais de les prendre en compte comme les résultats d’une dérive de notre développement économique sous-tendu par une concurrence effrénée et suicidaire.

Le malaise et le mal-être de la population sont évidemment légitimes. A bien des égards, ils résultent d’une vision managériale et entrepreneuriale de nos exécutifs. En obéissant aux dogmes et aux modalités de l’agir néo-libéral, les gouvernements contribuent à accroître la prééminence de ces principes sans pour autant réduire les inquiétudes. En fait, les «autorités néo-libéralisées» les aggravent doublement, d’abord, en supprimant tous les garde-fous démocratiques susceptibles d’endiguer les dérives néo-libérales, ensuite en érodant l’assise morale de ses actes qui ne reposent plus sur des critères d’intérêt public. L’absence de gouvernance ouvre alors la voie à des projets politiques triviaux et populistes de droite ou de gauche (l’initiative anti-minarets ou le débat sur l’identité nationale en sont deux bons exemples).

Imputer, dans ce contexte, la grogne anti-frontalière à une inadéquation de nos institutions à l’accroissement économique de Genève travestit, à bon compte, la réalité. Le mal est encore accentué par la fuite dans des actions superfétatoires qui relèvent du marketing politique. La création d’une «Constituante» hors de tout «temps constitutionnel» en est une illustration. Il est évident que les constituants ne disposent à ce jour ni de la réflexion, ni des arguments nécessaires pour refaçonner, dans un sens ou dans un autre, nos institutions. L’exercice est donc voué à l’échec et, au lieu de répondre aux attentes des gens, il les exacerbe.

Au-delà du dévoiement tangible de nos institutions, nous sommes confrontés à de vrais problèmes, parmi ceux-ci, la guerre, la violence sous toutes ces formes, les menaces écologiques, le scandale des inégalités, la corruption, le mépris des droits de l’Homme, les atteintes à la liberté d’expression, la subordination du politique à l’économique. Ces menaces sur notre développement ne peuvent être tues dans une vision social-démocrate pour le XXIe siècle. Où qu’elles interviennent, elles nous interpellent.

L’accroissement de moyens répressifs pour résoudre un conflit, quel qu’il soit, ne peut constituer la solution, sauf à viser un succédané partiel et temporaire. Ce raisonnement s’étend à l’ensemble des pathologies qui affectent le tissu social et les relations internationales. En d’autres termes, nous ne pouvons plus réagir par des mesures d’adaptation. En fait, la détérioration est si profonde qu’elle nous oblige désormais à des thérapies radicales. Mais même une telle approche a ses limites car nous sommes parvenus à un tel degré de délitement social, politique et économique que la gangrène généralisée menace. Ce n’est pas en sevrant le trader cocaïnomane hyperactif et en lui permettant de retrouver au plus vite sa dose de programmes Bloomberg que l’on résoudra les risques de bulles financières. La résorption de nos maux n’interviendra que lorsque les acteurs concernés, qu’ils appartiennent au secteur économique, social ou politique, auront retrouvé une lucidité existentielle dont le néocapitalisme les a privés.

Mais nous savons aussi que les conditions d’un changement de cap n’existent pas aujourd’hui et que nous n’avons ni la force, ni le courage, ni la capacité d’une mutation si profonde. Le réenchantement du monde n’est pas pour demain. Au contraire, les temps à venir seront cruels et vraisemblablement meurtriers. Presque sans lueur d’espoir, du moins dans une première phase.

Un projet social-démocrate qui veut convaincre ne peut pas faire l’impasse sur cette paralysie, sur cette détresse, il doit pour le moins l’expliquer.

Difficile aussi d’imaginer que les forces qui ont façonné le néolibéralisme et qui règnent dans plusieurs pays abandonnent d’un jour à l’autre leurs avantages et leurs privilèges parce que la crise met à jour l’obscénité de leur projet. La reconversion sera d’autant plus dure que l’intelligence du néocapitalisme fut d’imprégner tous nos comportements, même au plan le plus intime.

La tâche de la social-démocratie est d’autant plus complexe que les forces libérales furent dans un premier temps porteuses d’un projet d’humanisation et qu’elles ont vu, presque à leur insu, leur dessein initial leur échapper pour s’achever aujourd’hui dans un dispositif d’aliénation. L’exigence de l’Occident moderne de libérer les êtres humains par l’accès à la consommation et davantage de loisirs et de temps libre reste de toute évidence un objectif honorable que la social-démocratie a d’ailleurs justement accompagné. L’amalgame si tentant de certaines forces politiques, notamment à gauche, de rejeter en bloc le libéralisme ne peut donc constituer une réponse.

Nous devrons donc envisager des actions, à la fois au plan personnel et au plan collectif, qui sous-tendent un devenir différent. Le but de la social-démocratie ne peut être aujourd’hui que didactique. Il consiste à expliquer que le néocapitalisme, en constituant une fin en soi, aboutit nécessairement à une aliénation généralisée et qu’il nous appartient, désormais, de définir les axiomes d’un post-capitalisme axé sur de nouveaux objectifs de développement. La social-démocratie doit démontrer que les justifications néo-libérales au développement, fondées sur les seuls principes de la croissance, du travail, de la concurrence, d’une consommation effrénée paralysent toute possibilité d’évolution. En d’autres termes, que le progrès requiert nécessairement le dépassement de ces notions.

Cette attitude ne doit pas constituer un obstacle à la prise de responsabilité gouvernementale, bien au contraire. Mais elle doit tendre à une autre gouvernabilité fondée sur d’autres axiomes de développement. Ceux-ci ne pourront pas être réalisés par simple décret mais dans le cadre d’une vision de développement à long terme qui devra, dans une remise en question permanente, démonter tous les «acquis du néolibéralisme».

Les postulats de la social-démocratie devront se focaliser sur les actions de nature à disqualifier l’héritage néo-libéral, notamment en se battant pour l’introduction d’une qualité de vie qui met véritablement au centre de ses préoccupations l’homme concret, pour une assurance unique contre la maladie, pour l’allocation universelle, pour l’accès à l’éducation permanente, aux transports collectifs, à de nouveaux mécanismes financiers pour le développement qui réduiront effectivement le fossé Nord-Sud, pour l’institution d’autorités de gestion transnationales, à l’instar de l’OMC, disposant de pouvoirs contraignants notamment dans le domaine du travail, de l’environnement, de la communication. L’ensemble de ces engagements viseront à une plus grande solidarité, à de nouvelles mutualités, à la valorisation de la simplicité, au renforcement des actions collectives.

C’est autour de ces principes que l’on sortira de l’horizontalité fermée du système néo-libéral et que l’on peut envisager une vraie refondation. Cela passe nécessairement par le dépassement du néocapitalisme qui a faussé le développement des démocraties occidentales en les déshumanisant et les aliénant. La tâche est évidemment collective, participative et de longue haleine. Les réflexions appellent d’autres réflexions et la social-démocratie doit être le creuset de cette démarche. Les premières «briques» du modèle sont connues. Il reste à bâtir l’édifice. I

* Membre du Parti socialiste genevois, Alain Clerc précise qu’il a rédigé ce texte à titre personnel.

1 Le Courrier, «Contrechamp» des 4, 8, 25 septembre et 6 octobre 2009.

2 Cf. René Longet, «Social-démocratie, quel rôle pour le XXIe siècle?», Le Courrier du 25 septembre 2009.