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Planifier un territoire en transition?

Le canton de Genève révise son Plan directeur cantonal (PDCn) pour répondre aux urgences écologiques. L’urbaniste Marcos Weil analyse les limites des méthodes actuelles et plaide pour une «planification accompagnatrice», capable de transformer durablement nos modes de vie par l’expérimentation et l’action collective. Réflexion.
Le bassin genevois face à ses limites: ici entre l’Arve et le Salève. KEYSTONE
Aménagement

Le canton de Genève s’est engagé, à travers plusieurs documents stratégiques récents, à orienter son développement vers davantage de sobriété énergétique et de respect des ressources naturelles. La révision en cours du Plan directeur cantonal (PDCn) constitue à cet égard une étape décisive. Cet article interroge la capacité de cet instrument à inscrire le territoire genevois dans une trajectoire compatible avec les limites planétaires. Plus largement, il propose une réflexion sur les outils et démarches de planification susceptibles d’accompagner un territoire confronté à la nécessité de transformations profondes dans un climat d’incertitude.

Des engagements ambitieux face à un modèle de développement inchangé. La révision du PDCn s’appuie sur un ensemble d’engagements forts visant à inscrire le territoire sur une trajectoire de transition écologique: une vision territoriale transfrontalière fondée sur la primauté du socle du vivant; un Plan climat cantonal prévoyant une réduction de 60% d’émissions de GES d’ici 2030 et de 90% d’ici 2050; la Charte du Grand Genève en transition appelant à diviser par cinq l’empreinte matière; et la proclamation de l’Urgence climatique par le Grand Conseil en 2019. La prise de conscience est claire: préserver nos conditions de vie implique une transformation profonde de nos modes de production, de consommation et d’aménagement.

Toutefois derrière l’expression largement convenue de «transition écologique» se cache une ambiguïté majeure: elle suggère un passage progressif et maîtrisé, alors que les ordres de grandeur requis – réduction massive de la consommation énergétique, respect strict des limites écologiques, délais contraints – relèvent d’un véritable changement de système. Dès lors, certains auteurs parlent plutôt de «bifurcation» ou de «redirection». A l’instar du «développement durable» en son temps, la transition écologique risque ainsi de devenir un oxymore si elle ne s’accompagne pas de choix clairs et structurants.

Des orientations politiques marquées par des injonctions contradictoires. Les orientations fixées par le Conseil d’Etat1>Orientations politiques validées par le Conseil d’Etat le 13 août 2025. dans le cadre de la révision du PDCn peinent à mesurer la hauteur de la marche. Elles reposent sur des objectifs d’une poursuite d’une forte croissance économique (+ 25’000 à 60’000 emplois) et démographique (+ 45’000 à 100’000 habitants), tout en assurant simultanément une revitalisation des ressources naturelles.

Cette absence d’arbitrage traduit un déni de la finitude du territoire et laisse une large marge d’interprétation aux services techniques chargés de la mise en œuvre. Deux risques principaux en découlent: se limiter à des principes généraux peu opérants ou reconduire implicitement le modèle existant, présenté comme naturel et rationnel alors même qu’il contredit les objectifs climatiques.

Les limites de la planification directrice traditionnelle. Le PDCn est appelé à coordonner l’ensemble des politiques sectorielles dans une vision spatialisée et cohérente du territoire. Les travaux en cours témoignent d’un effort louable de transversalité, dépassant les silos thématiques traditionnels. Néanmoins, plusieurs points de vigilance s’imposent.

L’accent mis sur l’horizon 2050 tend à éloigner la planification des réalités quotidiennes. Bien sûr, nous devons avoir des objectifs à long terme, mais ce qui nous manque cruellement, ce sont les premiers pas pour accompagner le changement. Par ailleurs, les objectifs exprimés en indicateurs abstraits (comme les tonnes de CO2) mobilisent peu et ne suffisent pas à orienter l’action. Enfin, la planification classique repose sur une représentation relativement stable de l’avenir, alors que les crises climatiques, économiques et sociales rendent notre contexte profondément incertain. Pour un territoire aussi dépendant des dynamiques globales que Genève, un plan figé risque de devenir rapidement obsolète.

Vers une planification accompagnatrice

Face à ces limites, nous proposons d’explorer une «planification accompagnatrice». Plutôt qu’une démarche prescriptive et descendante, considérons un processus centré sur l’évolution concrète et progressive des modes et cadres de vie, ancré dans le présent. Ainsi, il ne s’agit pas tant de prédéfinir un état final, mais à organiser un cheminement collectif fondé sur l’expérimentation, l’apprentissage et l’ajustement continu. Parmi tous les futurs possibles, nous aurons celui qui résultera des décisions et des actions prises aujourd’hui. Accompagner le changement signifie ainsi mettre l’accent sur le court terme, tout en évaluant soigneusement les effets à long terme des décisions prises aujourd’hui. L’avenir sera bien moins déterminé par de grandes orientations fondamentales ou de «grands projets» que par la multiplicité des petites décisions quotidiennes. Car les transitions se feront avec les gens ou elles ne se feront pas.

Cette approche repose sur plusieurs principes: Ancrer l’action dans le court terme tout en examinant attentivement ses effets futurs; Adopter une démarche apprenante, faite de tests, d’évaluations et de réorientations successives; Mobiliser les acteurs locaux en reconnaissant la diversité des trajectoires possibles et l’absence de modèle unique de transition; Veiller à la lisibilité et à la cohérence de l’action publique afin de réduire l’écart entre discours et pratiques; Valoriser les initiatives déjà à l’œuvre sur le territoire, qui expérimentent des alternatives à la surconsommation d’espaces et de ressources.

Transformer les pratiques de planification. Mettre en œuvre cette planification accompagnatrice suppose de faire évoluer nos instruments et transformer nos pratiques, largement technocratiques. Nous devons renforcer la collaboration avec les communes, car c’est sur leurs territoires que les objectifs cantonaux prennent forme, notamment en matière de mobilité, de commerces, d’espaces publics ou d’équipements. Les communes sont des laboratoires où tester des solutions adaptées aux contextes urbains, périurbains ou ruraux.

Il faut par ailleurs impliquer activement la population. Une réduction massive des émissions de GES ne peut résulter d’injonctions descendantes. Elle exige des démarches participatives associant habitants·es, associations et acteurs économiques dans des processus de recherche-action à l’échelle locale qui associent en même temps identification collective de solutions, expérimentation, apprentissage: une approche par boucles itératives, où la compréhension du problème et la recherche de solutions s’alimentent dans un processus continu, renforçant par la même occasion la cohésion sociale et la légitimité des décisions politiques.

Le PDcn ne saurait, à lui seul, répondre à l’ensemble des défis de la redirection écologique. Toutefois, sa révision constitue une opportunité majeure pour engager une réflexion collective sur la manière d’habiter le territoire et ainsi faire atterrir la planification dans nos réalités quotidiennes.

Le territoire comme commun

Penser la planification à l’aune des transitions ne consiste pas tant à fixer un objectif aussi élevé qu’inaccessible qu’à initier une démarche ouverte, expérimentale et collaborative, permettant de bifurquer et renforçant la résilience territoriale. Cela implique de considérer le territoire comme un commun – socle du vivant permettant des relations sociales et écologiques – plutôt que comme un simple support technique des activités humaines.

Nous ne savons pas encore à quoi ressemble une société vivant pleinement à l’intérieur des limites écologiques et sociales. Le chemin reste à inventer collectivement, pas à pas. Comme l’écrivait Antonio Machado: «Voyageur, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant.»

Notes[+]

Marcos Weil est urbaniste-paysagiste, Genève.