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L’impasse de la «pollutocratie»

Entre l’essor de l’opulence des ultra-riches et l’urgence climatique, le fossé se creuse. Fort de sa longue expérience de terrain, Denis Cattin souligne que la coopération ne peut plus se contenter de soigner les symptômes et appelle les Etats à s’attaquer enfin aux racines politiques et structurelles des crises pour protéger les populations les plus vulnérables.
Un yacht privé sur les côtes grecques, symbole de l’opulence des «pollutocrates» au budget carbone illimité. DR
Solidarité

Les ultra-riches pèsent lourd parmi les émetteurs de carbone, sur la planète. «Un individu appartenant aux 0,1% les plus riches émet plus de CO2 en une seule journée qu’une personne parmi les 50% les plus pauvres en une année entière». C’est ce que révèle l’organisation Oxfam, référence dans la lutte contre les inégalités, dans un rapport d’octobre 20251>«Main basse sur le climat – Comment une poignée de puissant·es précipitent le monde vers la catastrophe», Oxfam, octobre 2025.. Dans une analyse publiée le 9 janvier dernier2> Oxfam, 9 janvier 2026, www.oxfam.org/fr/communiques-presse/les-1-les-plus-riches-ont-epuise-leur-budget-carbone-pour-2026-en-seulement-10, Oxfam constate que, dix jours à peine après le début de l’année, les 1% les plus riches ont déjà épuisé leur budget carbone annuel. Pour les 0,1%, ce seuil était déjà franchi dès le 3 janvier. L’ONG a baptisé cette date «la Journée des pollutocrates» pour illustrer la responsabilité disproportionnée des ultra-riches dans la crise climatique.

L’opulence contre le climat

Oxfam relève encore que les émissions liées à la consommation ne sont qu’une partie du tableau. Les personnes les plus riches du monde dirigent et investissent dans des entreprises qui génèrent des émissions de carbone excessives, dont elles tirent profit au passage. Les émissions produites par leurs portefeuilles d’investissement (entreprises dont elles détiennent au moins 10% des parts) ont totalisé 586 millions de tonnes d’équivalent CO2 en 2024, soit plus que les émissions combinées de 118 pays.

S’enrichir sans entreprendre.

Un autre rapport Oxfam de janvier 2025, intitulé «L’art de prendre sans entreprendre»3>Oxfam, «L’art de prendre sans entreprendre – L’injustice de la pauvreté face aux richesses imméritées issues du colonialisme», janvier 2025., révèle par ailleurs que 60% des fortunes de milliardaires proviennent d’héritages, de liens de connivence ou de situations de monopole. Ce système profondément inégalitaire, hérité d’une domination coloniale persistante qui a considérablement bénéficié aux personnes les plus riches, permet aux 1% d’ultra-riches basés dans les pays du Nord de siphonner la richesse des pays du Sud à un rythme de 30 millions de dollars par heure.

Un regard sur l’Afrique.

Dans une analyse de juillet 2025 sur les inégalités en Afrique4> Oxfam, «La crise des inégalités en Afrique et la montée des ultra-riches», juillet 2025., Oxfam révèle que le continent est confronté à une double crise des inégalités. Non seulement les pays africains figurent parmi les plus inégaux du monde, mais leurs gouvernements sont aussi les moins engagés dans la réduction des inégalités, comme en témoignent ces chiffres:

  • Les quatre hommes les plus riches d’Afrique détiennent à eux seuls plus de richesses que la moitié des habitant·es du continent (750 millions de personnes);
  • En cinq ans, la fortune des milliardaires africains a augmenté de 56%;
  • Depuis 2020, le revenu des 1% les plus riches y croît cinq fois plus vite que celui des 50% les plus pauvres;
  • L’écart de richesse entre les genres y est le plus élevé du monde, les hommes possédant trois fois plus de richesses que les femmes.

Un recul constaté par la DDC.

Face à ce constat, la Stratégie 2025-2028 de la Direction du développement et de la coopération (DDC) rappelle d’abord des avancées majeures: la pauvreté extrême touchait 35% de la population mondiale il y a trente ans, contre 8,4% en 2019; la mortalité infantile a été divisée par 2,5 depuis 1990; entre 2012 et 2017, le revenu des 40% des plus pauvres a progressé plus vite que le revenu moyen dans 53 pays; on comptait 64 pays à faible revenu en 2001, contre 28 en 2023.

La DDC ajoute toutefois que ces résultats réjouissants sont aujourd’hui mis en péril et que des avancées prometteuses en termes de développement durable ont été interrompues ou inversées en raison de bouleversements majeurs tels que la pandémie de Covid-19, la guerre en Ukraine, le dérèglement climatique ou encore des crises économiques. Elle souligne en outre que la pauvreté extrême a augmenté en 2020 pour la première fois en trente ans.

L’apport des organisations de coopération.

Au vu de ces constats, on peut s’interroger sur le véritable impact de la coopération internationale face aux répercussions de cette nouvelle vague d’ultra-riches souvent soutenus par des gouvernements autocrates, au Nord comme au Sud. Ces derniers font fi de toutes les règles et institutions internationales instaurées depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale pour protéger des valeurs fondamentales telles que les droits humains, l’égalité et la solidarité. Heureusement, ces valeurs restent portées par des Etats de droit subsistants et sont également défendues et revendiquées au sein de la société civile. De nombreuses ONG s’engagent ainsi depuis des décennies auprès des populations défavorisées du Sud, principalement grâce à de solides partenariats instaurés de longue date.

Les secteurs d’activités dans lesquels les organisations de coopération sont impliquées s’avèrent essentiels pour appuyer et renforcer les capacités locales. Ils se concentrent principalement sur la production agricole, la santé, l’éducation et la formation professionnelle, avec pour objectifs la souveraineté alimentaire, la défense des droits humains et le développement durable. Si les causes de la pauvreté relèvent de facteurs macroéconomiques et géopolitiques dépassant les acteurs et actrices de terrain, les effets de leurs activités n’en demeurent pas moins tangibles. Ces résultats sont mesurables, durables et porteurs d’espoir au niveau local, régional et souvent bien au-delà.

Consolider l’impact des projets de développement.

La sensibilisation citoyenne et les pressions politiques exercées sur les sphères dirigeantes et économiques sont indispensables pour faire respecter ou établir des règles protectrices. Cela permet, par exemple, d’empêcher le pillage brutal de territoires indigènes par des entreprises extractrices.

Dans sa Stratégie 2025-2028, la DDC souligne pour sa part que «dans ce contexte, la coopération internationale de la Suisse a aidé des personnes, des groupes de population et des Etats à surmonter des crises et des conflits et à accroître durablement leur résilience. Elle a adapté avec souplesse les projets et programmes en cours aux nouvelles circonstances et aux nouveaux besoins, sans perdre de vue le long terme et le travail visant à s’attaquer aux causes profondes de ces crises.»

En réalité, les mesures actuelles pour s’attaquer à ces causes profondes s’avèrent beaucoup trop timides, voire inexistantes. Ce travail structurel ne devrait pas incomber aux ONG, qui s’activent efficacement sur le terrain au plus près des populations, mais bien aux gouvernements du Nord et du Sud. Via leurs ministères, ceux-ci sont censés exercer une influence déterminante aux niveaux macroéconomique et géopolitique. Or la réduction drastique des budgets dévolus à la coopération internationale, le recentrage des priorités de la DDC avec le retrait de zones géographiques comme l’Amérique latine, la fin du soutien financier à la sensibilisation aux problématiques Nord-Sud démontrent que les choix politiques actuels ne vont pas dans la bonne direction.

Plus largement, la majorité des conférences internationales – des COP successives sur le climat aux Forums de Davos – sont très décevantes de par leur forte «contamination» par les lobbies des énergies fossiles. Ainsi, pour la COP30 au Brésil en 2025, plus de 1600 lobbyistes des énergies fossiles ont obtenu des accréditations5> Reporterre, novembre 2025..

S’atteler aux causes profondes des crises

Les 27 et 28 février derniers, la DDC a tenu à Genève son Forum annuel de coopération internationale afin d’aborder l’avenir de l’aide humanitaire dans un contexte géopolitique en plein bouleversement. Parmi les sessions proposées, l’une, intitulée «S’attaquer aux causes des crises et non aux symptômes», formulait ainsi son introduction: «Dans les crises prolongées, l’aide humanitaire est souvent perçue comme la seule option à la disposition de la communauté internationale, car elle est considérée comme moins politisée. Cependant, les approches réactives et à court terme ne suffisent pas à surmonter les crises sur le long terme ni à empêcher une (nouvelle) détérioration.» Les questions clés soulevées étaient:

  •  Comment l’aide humanitaire peut-elle contribuer à s’attaquer aux causes (politiques) des conflits sans être politisée ni instrumentalisée?
  • Comment une prévention des conflits rentable peut-elle devenir plus attrayante et obtenir une acceptation politique par rapport à une gestion des conflits exigeante en ressources?
  • Comment combiner de manière ciblée les instruments de coopération internationale pour obtenir un impact durable avec des financements publics réduits?»

Il est en effet grand temps que les élue·s et les professionnel·les de l’aide humanitaire et de la coopération internationale s’attellent avec plus de vigueur aux causes réelles des désastres qui submergent une trop grande partie de la population mondiale.

Les bailleurs de fonds exigent, à juste titre, des résultats concrets et mesurables des projets financés. Les rapports publiés par les organisations de coopération démontrent qu’elles s’y emploient chaque jour avec un engagement solidaire et professionnel sans faille. En tant qu’actrices essentielles de la solidarité internationale, ces organisations sont par conséquent en droit d’exiger en retour un courage politique équivalent de nos instances dirigeantes. Ces dernières doivent consacrer la même énergie à lutter contre les causes profondes qui, aujourd’hui, ne cessent de fragiliser les prometteuses avancées des projets qu’elles appuient.

Notes[+]

Denis Cattin est ancien acteur de la coopération internationale.