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Tirer le bilan des Trente Glorieuses

Les initiatives xénophobes de la seconde moitié du XXe siècle réactivent en permanence l’idée que la main-d’œuvre étrangère viendrait concurrencer les travailleur·euses indigènes. Le monde syndical a longtemps partagé cette vision, contribuant à diviser la classe ouvrière. Retour sur cette stratégie protectionniste.
Grève à la filature Bühler à Kollbrunn (Zurich) en 1994. A partir de 1975, les luttes défensives se multiplient localement, mais peinent à trouver un relai national. ETH LIBRARY ZURICH-ARCHIVES
Immigration

Ce n’est pas un hasard si le statut de saisonnier est institué en 1931, dans la même décennie qui voit la conclusion du fameux accord de paix du travail de 1937. Le contrôle de la main-d’œuvre étrangère est au cœur du dispositif de collaboration de classe qui se met en place dans la Suisse d’avant-guerre. L’historien Andreas Fasel montre, dans son ouvrage Fabrikgesellschaft (Chronos, 2024), que cette période coïncide avec une intensification du travail industriel. En échange, le patronat concède des contreparties symboliques – logements modernes, valorisation de l’identité des travailleurs qualifiés, collaboration de classe – pour éviter de concéder de trop importantes contreparties salariales. Au même moment, écrit Fasel, «les syndicats ont contribué à un discours de plus en plus virulent [sur la surpopulation étrangère]. Au lieu de miser sur la solidarité, ils ont misé sur une ethnicisation, parfois associée à un enthousiasme pour la rationalisation technique: les tâches effectuées par les travailleurs migrants devaient à terme être mécanisées.» La défense des privilèges de la main-d’œuvre indigène apparaît alors comme une pièce du dispositif de contreparties symboliques à l’intensification du travail industriel.

Après la Deuxième Guerre mondiale, les dispositifs de contrôle de la main-d’œuvre étrangère se renforcent et les syndicats revendiquent d’y prendre une part active. Dans un article de la Revue syndicale suisse de 1954, Jean Möri, secrétaire central de l’Union syndicale suisse (USS), se demande déjà «si l’on n’a pas atteint dans notre pays les limites d’absorption de la main-d’œuvre étrangère, au-delà desquelles on risquerait de mettre en danger la sécurité de l’emploi des travailleurs du pays». Le secrétaire syndical plaide alors pour un contrôle renforcé, avec une participation accrue des organisations syndicales.

Dans L’emploi du temps (Antipodes, 2015), l’historien Francesco Garufo observe la mise en œuvre de cette stratégie syndicale protectionniste dans l’industrie horlogère. Il note que «la fermeture de l’horlogerie à l’immigration, puis sa libéralisation, sont le fruit d’un jeu à trois entre Etat, patronat et mouvement ouvrier […] les étranger·ères demeurent cantonné·es aux emplois les plus instables» et le syndicat de la branche revendique cette marginalisation.

Partage de la valeur

Tout au long de la période 1945-1975, les salaires réels augmentent. Cela pourrait laisser penser que cette stratégie protectionniste, associant Etat, syndicats et patronat, est favorable aux salarié·es et que la contrepartie ne serait pas seulement symbolique, mais également économique. Pourtant, l’augmentation des salaires réels ne suit pas celle de la productivité du travail, qui s’accroît considérablement sous l’effet du changement technique et de la rationalisation du travail. Autrement dit, le partage de la valeur produite demeure largement favorable au patronat.
Dans L’Adieu au plomb (Ed. d’en bas, 2024), j’ai pu montrer que les typographes figurent parmi les professions les plus protégées par la stratégie syndicale de collaboration de classe, qui remonte au XIXe siècle dans ce secteur. Les femmes demeurent exclues du métier jusqu’en 1964 et les contingents d’étrangers y sont rigoureusement contrôlés en dépit de la pénurie de main-d’œuvre. Pourtant, de nombreux typographes quittent leur profession dès la première moitié des années 1960 en raison de niveaux de salaires jugés insuffisants pour un travail dégradé par l’introduction de nouvelles techniques et l’accélération des cadences. On constate ici un échec de la stratégie protectionniste: la contrepartie symbolique à la dégradation du travail semble insuffisante.

Une stratégie perdante

Mais cette stratégie protectionniste conduit surtout à approfondir les divisions dans la classe ouvrière. Sur le plan économique, l’augmentation moyenne des salaires réels dissimule en effet une forte stratification des revenus parmi les salarié·es: les hommes qualifiés et nationaux bénéficient plus largement de cette hausse que les femmes, non-qualifiées et étrangères. Sur le plan idéologique, la conception selon laquelle les privilèges de la main-d’œuvre masculine, qualifiée et indigène doivent être défendus en priorité contre les femmes et la main-d’œuvre étrangère conduit à un affaiblissement de l’ensemble du mouvement ouvrier.

Lorsque débute la restructuration industrielle de grande ampleur qui marque la deuxième moitié des années 1970, les syndicats ne parviennent pas à construire une réponse à la hauteur de l’attaque patronale. Les profondes divisions au sein de la classe ouvrière empêchent de mobiliser massivement une base syndicale; les luttes défensives locales, nombreuses et offensives, peinent à trouver un relai national. Comme le note Georges Piotet à propos du secteur de l’horlogerie, «la FTMH [principal syndicat ouvrier de la branche] n’est pas associée à la direction même de la restructuration» et semble incapable de «promouvoir un projet alternatif concernant l’organisation de la production» (Restructuration industrielle et corporatisme, 1988). Plus largement, dès 1980, l’ensemble des organisations syndicales perdent des membres dans des proportions très importantes.

Face à la restructuration industrielle du milieu des années 1970, une stratégie d’unité incluant hommes et femmes, nationaux et étrangers, qualifiés et non-qualifiés aurait sans doute permis aux syndicats de peser sur le processus de désindustrialisation. Une telle stratégie fut rendue impossible par quatre décennies de collaboration de classe et d’activisme syndical contre la supposée concurrence de la main-d’œuvre étrangère. Ce parcours historique montre que la continuelle restructuration du travail au bénéfice du capital paraît une menace bien plus redoutable que l’immigration. Celle-ci pourrait être considérée, à l’inverse de la conception traditionnelle, comme un levier de transformation du mouvement ouvrier face à l’adversaire patronal (lire ci-dessous). Les récentes déclarations de l’ancien conseiller national socialiste Rudolf Strahm à la Neue Zürcher Zeitung (7 avril 2026) en faveur de l’initiative de l’UDC montrent malheureusement que ce bilan historique n’est pas encore intégré par tous les secteurs de la gauche.

Le degré de division de la classe ouvrière

Si la rationalisation industrielle et les changements techniques conduisent, entre 1945 et 1975, à d’importants gains de productivité du travail, les salaires réels n’augmentent pas en proportion (lire ci-dessus). Les travailleuses et travailleurs ne bénéficient donc pas intégralement de l’augmentation de la productivité de leur travail. Marx explique ce phénomène en notant que la rationalisation industrielle provoque du chômage, ce qui conduit à abaisser le niveau général des salaires par la concurrence entre salarié·es. C’est cette conception qui sous-tend les stratégies syndicales protectionnistes déployées depuis les années 1930.

Selon l’économiste marxiste canadien Michael Lebowitz, cette approche a cependant le défaut d’effacer complètement la possibilité d’une lutte directe des travailleuses et travailleurs pour se réapproprier les gains de productivité. Toute l’initiative revient au patronat qui conduit le changement technique et s’en approprie les gains, le mouvement ouvrier ne pouvant agir que pour atténuer la concurrence parmi les travailleur·euses.

Lebowitz propose une lecture plus fine du phénomène, particulièrement éclairante pour la période 1945-1975. A ses yeux, ce n’est pas tant la mise en concurrence sur le marché du travail qui affaiblit la position des travailleuses et travailleurs dans le partage de la valeur que ce qu’il appelle le «degré de division de la classe ouvrière». Plus ce degré de division est élevé, plus le partage des gains de productivité est défavorable aux travailleuses et aux travailleurs, selon l’économiste. Cette interprétation paraît très adaptée au cas de la Suisse durant les Trente Glorieuses. On constate en effet une importante rationalisation industrielle qui ne s’accompagne pas de chômage, mais d’une pénurie de main-d’œuvre dans la plupart des secteurs économiques. Malgré cette configuration théoriquement favorable aux salarié·es, le partage des gains de productivité leur reste défavorable. La thèse de Lebowitz semble alors confirmée empiriquement: en cette période, la classe ouvrière est très fortement divisée, non seulement sur les lieux de travail, mais également au sein de ses propres organisations (lire ci-dessus).

L’idée que le degré élevé de division de la classe ouvrière est la cause de son affaiblissement sur le plan économique est cruciale pour la stratégie politique. Elle permet en effet de réunir les luttes menées dans le domaine économique et celles menées dans le domaine idéologique et politique. Dans le cadre dessiné par Lebowitz, le refus des stratégies chauvines, misogynes et racistes de contrôle de la main-d’œuvre étrangère n’apparaît plus comme une concession humaniste, mais comme un outil même de la lutte à mener pour reprendre au patronat une part substantielle de la valeur produite par le travail. FD

Michael A. Lebowitz, «The Politics of Assumption, the Assumption of Politics», Historical Materialism, volume 14:2 (29–47), 2006.

Frédéric Deshusses est l’auteur de L’adieu au plomb: la Fédération suisse des typographes et le changement technique 1945-1980, Editions d’en bas, 2024.

A noter: les Cahiers d’histoire du mouvement ouvrier publient leur numéro 42 (2026) sous le titre: «La gauche politique et syndicale face à la xénophobie, au racisme et à l’extrême droite des années soixante à nos jours.», aehmo.org