A Gaza, la famine actuelle ne résulte ni d’une catastrophe naturelle ni d’un manque mondial de nourriture. Elle est l’aboutissement d’un processus de destruction des conditions essentielles à la vie: l’accès à l’alimentation, à l’eau potable, aux soins, à l’électricité et à la sécurité. En août 2025, l’organe international de surveillance de la sécurité alimentaire déclarait officiellement une situation de famine à Gaza. A ce jour, plus d’un demi-million de personnes, dont des enfants, sont confrontées à des conditions extrêmes de privation, tandis que plus d’un million d’autres se trouvent en situation d’urgence alimentaire.
Et les conséquences de la famine ne disparaissent pas lorsque la nourriture revient. Elles peuvent s’inscrire durablement dans les corps, affecter le développement des enfants et compromettre la santé des générations suivantes. Affamer une population, c’est donc aussi hypothéquer son avenir.
La famine comme conséquence politique et structurelle
Au XXIe siècle, la famine ne peut plus être considérée comme une fatalité. Elle ne résulte pas simplement d’une insuffisance de ressources, mais de mécanismes politiques, économiques et militaires qui empêchent les populations d’accéder aux moyens nécessaires à leur survie. L’histoire nous l’enseigne.
Durant l’hiver 1944-1945, aux Pays-Bas, l’occupation nazie et les restrictions imposées aux transports alimentaires provoquèrent une famine qui coûta la vie à des dizaines de milliers de personnes. Au Biafra, à la fin des années 1960, la guerre et le blocus entraînèrent une catastrophe humanitaire majeure, menant à la création de Médecins sans frontières. Plus récemment, les conflits au Soudan du Sud ont également plongé des populations entières dans la famine.
A Gaza, le blocus imposé par le gouvernement israélien depuis 2007 a progressivement fragilisé la production agricole et renforcé la dépendance alimentaire de la population. Les destructions massives des infrastructures, les déplacements forcés, les restrictions à l’acheminement de l’aide humanitaire et l’effondrement du système de santé ont considérablement aggravé cette vulnérabilité.
Quand la faim s’inscrit dans les corps
Une population privée d’eau potable, de terres cultivables, d’hôpitaux fonctionnels et de moyens de subsistance perd progressivement sa capacité à survivre de manière autonome. La famine n’est donc pas seulement une crise alimentaire. Elle est le résultat d’un effondrement organisé des conditions nécessaires à la vie.
Les conséquences immédiates de la famine sont connues: amaigrissement, affaiblissement des défenses immunitaires, infections graves et augmentation de la mortalité. Les jeunes enfants et les femmes enceintes figurent parmi les personnes les plus vulnérables. Toutefois, les recherches scientifiques menées sur les grandes famines du siècle dernier révèlent une réalité moins connue: les effets de la privation alimentaire sur les générations futures.
La malnutrition engendrée par la famine constitue bien plus qu’un simple déficit nutritionnel: elle agit comme un amplificateur majeur de morbi-mortalité et de vulnérabilité, dont les effets dépassent la génération directement exposée en laissant une empreinte biologique durable, pouvant persister plusieurs décennies après la fin de la crise.
Les personnes exposées à la famine pendant leur vie intra-utérine ou leur petite enfance présentent des risques accrus de développer, à l’âge adulte, certaines maladies, notamment le diabète, les maladies cardiovasculaires et des troubles de la santé mentale. La sous-alimentation pendant la grossesse augmente les risques obstétricaux, entraînant notamment un risque accru de retard de croissance intra-utérin et de faible poids de naissance.
De plus, sur le plan psychologique, il est établi que les traumatismes répétés, la privation et la perte d’espoir engendrent des syndromes anxiodépressifs et post-traumatiques collectifs aggravant le déclin fonctionnel notamment des enfants et des adolescents, réduisant la résilience familiale et aggravant le cycle de vulnérabilité nutritionnelle et psychosociale.
Ainsi, la famine ne se limite pas à une urgence humanitaire immédiate: elle devient une empreinte biologique, sociale et intergénérationnelle annonciatrice de pathologies futures et de désastres de santé publique.
Une enfance sacrifiée, un avenir compromis
Les premières années de vie constituent une période déterminante pour le développement. Une alimentation insuffisante pendant cette période peut donc compromettre la croissance, la mémoire, l’attention et les capacités d’apprentissage.
Chez les enfants exposés à une famine prolongée, ces conséquences se cumulent avec celles de la guerre: anxiété permanente, deuils, déplacements répétés, interruption de la scolarité et insécurité. La faim et les traumatismes ne sont ainsi pas deux problèmes distincts; ils se renforcent mutuellement.
Les conséquences dépassent alors la santé individuelle. La déscolarisation, l’appauvrissement des familles, la destruction des réseaux de solidarité et la perte des moyens de subsistance fragilisent l’ensemble de la société. Un enfant qui grandit dans la privation alimentaire et la guerre voit ainsi ses possibilités de développement durablement compromises.
Une violence qui dépasse la guerre
La famine devient alors un mécanisme de reproduction des inégalités: des enfants fragilisés aujourd’hui risquent de devenir des adultes confrontés à davantage de problèmes de santé, de difficultés économiques et de précarité.
A Gaza, tous ces mécanismes sont actuellement à l’œuvre. Les impacts économiques et éducatifs se traduisent par une déscolarisation massive, une perte de compétences intergénérationnelles et un appauvrissement structurel. Sur le plan social et identitaire, la famine agit comme un facteur de désintégration: elle déstructure et rompt les liens communautaires, altère les repères culturels et entretient un sentiment de dépossession transmis d’une génération à l’autre, menaçant les capacités de reconstruction des générations futures.
Reconnaître les conséquences durables de la famine nous oblige à changer de perspective. Lorsqu’une population est privée de nourriture, d’eau, de soins et de sécurité, les dommages ne se limitent pas au nombre de morts recensés pendant la crise. Ils se prolongent à travers les maladies, les troubles du développement, les traumatismes psychologiques et la désorganisation des structures sociales. La famine constitue ainsi une violence structurelle dont les effets persistent longtemps après la fin des hostilités. Elle affecte non seulement la survie immédiate d’une population, mais aussi sa capacité à se reconstruire, à transmettre ses connaissances et à offrir un avenir à ses enfants.
A Gaza, les conditions de vie de ceux qui ne sont pas encore nés sont ainsi déjà compromises. La responsabilité ne saurait dès lors être limitée aux seules décisions qui provoquent directement la famine. L’aide alimentaire et les soins d’urgence sont indispensables. Ils permettent de sauver des vies et doivent être garantis sans entrave. Ils sont toutefois insuffisants. Aujourd’hui, à Gaza, l’inaction internationale et la gestion fragmentée de l’aide humanitaire perpétuent ce désastre.
Prévenir les conséquences intergénérationnelles de la famine suppose de rétablir les conditions fondamentales de la santé et de reconnaître qu’elle dépend également de décisions politiques, du respect du droit international et de la protection effective des droits humains. A Gaza, comme dans toutes les régions frappées par la famine, la responsabilité internationale ne relève plus du choix moral, mais de l’urgence absolue d’une action collective fondée sur les principes des droits humains, de justice sociale et de santé globale.
Car lorsqu’une famine s’inscrit dans les corps, les mémoires et les trajectoires familiales, ses conséquences ne s’achèvent pas avec la fin des combats. Elle devient un héritage. Un héritage que nous avons la responsabilité collective de ne pas laisser aux générations futures.