«Quand il m’a engagé, mon contrat indiquait que je devais faire deux ou trois tranches horaires par semaine, mais ça fait plus d’un mois que j’enchaîne 35 heures par semaine, je n’ai plus le temps d’aller en cours», s’exaspère Alex1> Tous les prénoms ont été modifiés., étudiant en socio-anthropologie à Bruxelles. Le dernier rapport2> ONSS, «Les étudiants travaillent toute l’année: le jobiste classique en voie de disparition», 17 juin 2026. de l’Office national de la sécurité sociale belge, publié en juin, souligne une nette augmentation du nombre d’étudiant·es salarié·es, mais surtout la disparition progressive des jobs saisonniers, remplacés par un travail étalé sur l’année, calqué sur des horaires classiques. Si travailler en parallèle de ses études peut atténuer les effets d’une précarité étudiante croissante, c’est également une profonde reconfiguration du travail qui s’opère, fragilisant les contrats fixes, selon plusieurs syndicats belges et sociologues du travail.
En Belgique, ce sont quelque 649 000 étudiant·es qui travaillent à côté de leurs études, sur une population active d’environ 5 millions de personnes. Depuis janvier 2025, le contrat d’occupation étudiant (COE) permet à ces jeunes de travailler jusqu’à 650 heures par an à côté de leurs études, avec des cotisations sociales réduites pour l’employeur et des droits sociaux (chômage/retraite) inexistants pour les employé·es. Toujours à durée déterminée, il peut s’appliquer sur une journée, comme sur plusieurs mois, à condition que l’employé·e soit inscrit·e dans un cursus d’études. Pour la majorité libérale, il s’agit de soutenir la restauration et les services en crise, tout en répondant aux tensions économiques liées à la démocratisation des études, et de laisser aux étudiant·es «la liberté de travailler».
Le COE permet de pallier une fragilité économique au quotidien et d’accéder à certains loisirs. A Bruxelles, beaucoup de «jobistes» disent mieux se nourrir. Sacha, 20 ans, étudiant en histoire, a pu s’offrir des vacances pour la première fois, tandis que Sarah, en études commerciales, s’inquiète moins pour son loyer. Pourtant, le prix de cette sécurité matérielle s’avère élevé: l’instabilité des contrats, les glissements réguliers vers le travail au noir ou l’incitation à travailler pendant les sessions d’examens fragilisent ces étudiant·es, qui ont statistiquement de moins bons résultats académiques.3> FUCID, «Jobs étudiants: quand le travail pénalise», analyse, 2025. «En allant en cours, je voyais trois appels de ma cheffe pour venir travailler. J’ai besoin d’argent, je dois y aller. Ça atteint ma vie sociale; le week-end je ne sors pas, car je sais qu’elle va m’appeler», raconte Sarah, en précisant que cette situation s’est répétée chez plusieurs employeurs.
La banalisation du travail étudiant s’accompagne de conditions plus précaires. Peu informé·es de leurs droits et craignant le licenciement, ces «jobistes» tolèrent plus facilement les abus. Deniz, 19 ans, étudiante en psychologie, n’a obtenu qu’un seul contrat écrit sur trois jobs. C’est aussi le cas de Pauline, en études de communication: licenciée d’une chocolaterie des Galeries royales, elle n’a jamais pu toucher ses deux derniers mois de salaire.
En restauration, coupures, brûlures et maux de dos sont fréquents, mais rarement déclarés: Sacha a repris le service vingt minutes après s’être profondément entaillé la main en nettoyant un verre cassé. Hors accident du travail, les jobistes n’ont droit à aucune indemnité en cas d’incapacité: May, serveuse à Saint-Gilles, s’est retrouvée sans aucun revenu pendant des mois après s’être fait écraser le pied par une voiture.
Les séquelles ne sont pas uniquement physiques: plusieurs témoignages évoquent racisme, misogynie managériale ou burn-out à force d’enchaîner les services de nuit. Tous et toutes parlent également d’une solidarité entre étudiant·es liée à cet état de survie et d’effort permanent, mais aussi d’une surveillance accrue au moyen de caméras et d’une incitation patronale à la délation.
Une transformation du travail
L’augmentation du nombre de travailleur·euses étudiant·es (+58% en huit ans selon le Bureau fédéral du Plan)4> Bureau fédéral du Plan, rapport d’analyse économique, juin 2026. répond à la hausse du coût de la vie, mais aussi à la recherche d’une main-d’œuvre étudiante par des employeurs qui économisent jusqu’à 20% de charges sociales. La gérante d’un restaurant touristique bruxellois confie que, malgré une baisse de fréquentation en 2025, le remplacement des serveurs fixes par des étudiant·es a permis une hausse des profits. La plus-value n’est donc pas créée par la consommation mais artificiellement dégagée par l’évitement des cotisations sociales. Ce cas n’est pas isolé, comme en témoignent les études en ressources humaines du secteur de l’Horeca (hôtels, restaurants et cafés): en 2025, les étudiant·es représentent un tiers (33,6%) des effectifs totaux de la branche5> Acerta, baromètre de l’emploi dans la restauration, 15 août 2025.. Babysitting, santé, administration, accueil, vente ou logistique sont autant de secteurs où le COE offre aux employeurs une économie considérable. Cet avantage tient aussi à la flexibilité du dispositif: dans une brasserie du centre, on signe un contrat chaque jour pour deux à douze heures; dans un restaurant de ramen voisin, on est appelé pour travailler deux heures avant de repartir.
Ces dérives sont des conséquences logiques de la nature même du COE.
Un patron ne choisit pas d’embaucher un·e étudiant·e pour ses compétences, mais pour le surplus qu’il peut en dégager, son élasticité et son atomisation par rapport aux employé·es fixes.
Cette atomisation a de lourdes conséquences. Quand Sarah n’a pas été payée pendant plusieurs mois, elle ignorait les recours possibles. Elle s’est tournée vers un syndicat, qui lui a expliqué qu’elle perdrait plus de temps et d’argent dans une procédure de mise en demeure que ce qu’elle pourrait récupérer. Les syndicats semblent démunis face au job étudiant. Selon Benjamin Moest, responsable du secteur Horeca de la Confédération des syndicats chrétiens (CSC), «peu à peu, la fonction du job étudiant évolue: de coup de pouce saisonnier, il en vient à remplacer les emplois classiques. On va vers le modèle américain: beaucoup de jeunes, des retraité·es qui complètent leurs rentes via un ‘flexi-job’ et une poignée de travailleurs sous contrat classique.»6> Action Vivre Ensemble, «Jobs étudiants», Analyse 2025-01, 2025.
Si le contrat de travail classique en CDI a longtemps été la norme, les politiques libérales ont créé un ensemble de statuts parallèles – intérim, temps partiel, flexi-jobs7> Travail d’appoint réservé aux actifs et interdit aux étudiants, avec cotisations sociales réduites (28% de part patronale – un taux incitatif selon les barèmes belges – et sans cotisation salariale), socialsecurity.be, COE – qui contournent l’emploi fixe et le financement des assurances sociales. Dans un entretien, Mateo Alaluf, sociologue du travail et ancien professeur à l’Université libre de Bruxelles, explique: «Le travail auparavant clandestin, effectué par des sans-papiers et des populations marginalisées, tend à être rationalisé et remplacé par le travail à temps partiel et le travail étudiant.» En effet, la standardisation d’emplois jusque-là informels, notamment dans la restauration, engendre mécaniquement des brèches légales dans les acquis du droit belge du travail. Ainsi, les cotisations réduites du COE coûteront 1,5 milliard d’euros au système social d’ici 2029.8> CSC, «Sécurité sociale: le hold-up à 1,5 milliard d’euros du gouvernement Arizona», 6 mai 2025.
On observe également une désidentification au travail chez les étudiant·es interrogé·es: si certain·es servent de la bière jusqu’à 35 heures par semaine, tou·te·s se définissent avant tout comme étudiant·es. Le travail devient un simple pansement à la précarité, comme l’explique Maxime Michiels, chercheur en sociologie à l’Université catholique de Louvain: «En quelque sorte, les pouvoirs publics délèguent la gestion de la précarité étudiante aux entreprises privées.»
Le Mouvement réformateur (MR, libéraux francophones) et la N-VA (droite nationaliste flamande) défendent ces réformes au nom de l’autonomie des jeunes et de la pénurie de main-d’œuvre. A l’inverse, les employé·es fixes de l’Horeca, de la distribution, de l’éducation ou de la santé craignent d’être remplacé·es. Le «job étudiant» participe à en mouvement plus large de segmentation du travail, dont la part a triplé en 40 ans, selon l’office belge de statistique: en 2025, près d’un tiers des actifs n’a pas de temps plein (41,4% chez les femmes)9> Statbel, «Le travail à temps partiel», Emploi-Formation: Marché du travail, 2025..
Les syndicats étudiants ont des approches mitigées. En septembre 2025, lors de la réunion de rentrée de l’Union syndicale étudiante (USE, liée à la FGTB, le syndicat socialiste), les jeunes militant·es réclamaient d’abaisser le nombre d’heures légales de travail. Une revendication en décalage avec la réalité matérielle des nombreux étudiant·es qui ont besoin de ces heures. «Le travail étudiant banalise la relation de travail ultra-flexible et tire les droits et conditions de travail vers le bas»10> «Sonnette d’alarme pour le travail étudiant», En Marche (Mutualité chrétienne), 22 mai 2025., s’inquiète Bernard Dessy, de la CSC. Si beaucoup subissent en silence, d’autres basculent dans des pratiques illégales de survie, en comblant un salaire manquant ou une situation déshumanisante par le vol. Deniz a dû se rendre au domicile de son patron et le menacer pour récupérer sa paie.
Des lieux où ne pas travailler sont relayés sur Tiktok.
Face au dilemme entre travail et précarité, Mateo Alaluf propose d’instaurer un «salaire étudiant», idée reprise également par l’USE. Il réfute l’option d’une simple allocation, estimant qu’elle alimente une misère généralisée, et oppose ce qu’il appelle «l’Etat virement» à l’Etat social. Considérant que les étudiant·es sont des travailleur·euses en formation et que les années d’études s’intègrent dans un parcours professionnel, le sociologue défend la rémunération de cette force de travail future. Mais le gouvernement fédéral est d’un autre avis: en mars dernier, il a étendu le contrat étudiant en autorisant le travail dès l’âge de 15 ans.
Martin a arrêté les études. Alors qu’il fait le tour de Bruxelles à la recherche d’un emploi fixe, il me propose de le rejoindre plus tôt que prévu, fatigué de constater que les magasins où il postule ne cherchent que des étudiant·es ou des flexi-jobs. La reconfiguration de l’emploi qui s’opère se nourrit du travail étudiant.
En créant un statut allégé, hyper flexible et à faible protection sociale, le job étudiant montre la logique post-fordiste de segmentation de la main d’œuvre et de transfert du risque sur l’individu. Si les auteurs du COE continuent d’affirmer que travailler en parallèle de son cursus responsabilise la jeunesse et lui offre la liberté de choisir ses études, la réalité se terrain est tout autre. Les employeurs maximisent leurs profits grâce aux exonérations de charges, tandis que la jeunesse moins aisée tente tant bien que mal de boucler ses fins de mois. L’expérience professionnelle que Sacha a retenue est que «la ‘liberté de travailler’ s’oppose souvent à la liberté de bien vivre».
Notes