La main en poche, la dégaine sans recherche particulière, le timbre volontaire mais délicat trouvent – dans le regard de Dominique Ziegler – un contrepoint plein d’acuité. Un regard profond et intense, comme pour mieux accueillir et refléter la réalité qu’il embrasse de son feu sombre.
Du Monde plus que du Moi, classiques et modernes plus que romantiques, les productions de Ziegler avancent une version convaincante de ce que peut être le théâtre public: citoyen, son art l’est par son ambition, par ses thèmes, par son aspiration – ambition d’instruire le peuple sur ses défauts tout en le divertissant, thèmes d’intérêt social et politique, aspiration émancipatrice.
Le troisième tome de ses Œuvres complètes – qui vient de paraître – aborde tour à tour le colonialisme (Choc! La friandise des Dieux), la migration (Helvetius), le genre (Neolithica, Le grand secret) et croque une révolte anticonformiste (Morrison’s blues).
En maintes occurrences, les œuvres de Ziegler trahissent une passion de l’Histoire et du territoire. C’est en «Citoyen de Genève» (comme signait, un temps, Rousseau) qu’il s’empare des puissants mythes de César, Calvin, Lénine ou… Rousseau; son adresse est située hic et nunc: aussi, lorsqu’il convoque le patrimoine, est-ce pour épaissir notre rapport au présent, l’historiciser – façon de nous inciter à ne pas tenir l’établi pour naturel.
Kierkegaard peignait le croyant en nageur flottant au-dessus de 70 000 brasses de profondeur: Ziegler, à son tour, nous dessille l’esprit et pointe un autre abîme: l’inconscient social de notre mémoire collective. Sa saisie du passé est indocile; ses récits dynamitent le roman national, faisant par exemple des Suisses les descendants – amnésiques – d’exilés. Entre les mains de notre dramaturge, l’Histoire devient corrosive et se fait science de la liberté.
Que plusieurs des pièces de ce nouveau volume soient le résultat de commandes nous paraît un autre fait significatif. Il y a commandes et commandes: les unes disent simplement une concession alimentaire, les autres témoignent de la capacité d’un auteur à sortir de soi. Ziegler n’est pas – disions-nous – cet auteur lyrique uniquement préoccupé des vibrations de son Moi; il se soucie du réel, se rend sur les lieux de ses drames, se documente, épluche les bibliographies de ses sujets.
D’où un premier vœu: nous rêvons notre homme en Trétiakov genevois. Pour l’inscription de la création dans la lutte certainement, mais aussi pour le goût de la «commande sociale» et l’entretien de nouveaux rapports avec le peuple: notre auteur verrait-il la moindre objection à élargir encore la nature des sollicitations qu’il honorera à l’avenir? Pourquoi ne pas puiser des thèmes émanant des classes populaires directement des «sans écoute» comme les nomme Erri De Luca?
Ce parti pris pourrait d’ailleurs prolonger l’une des vues de Ziegler lui-même. Engagé, celui-ci ne l’est pas que par ses sujets, il l’est aussi par son attention aux conditions matérielles mêmes faites au théâtre. Il y a plus de dix ans déjà, il plaidait pour que les commissions de la culture ne soient plus seulement composées d’expert·es, mais également de gens du commun, ouvrier·ères, employé·es, artisan·es et autres. Une manière de resocialiser nos politiques publiques, en somme.
Un mot, à présent, du «style Ziegler»: procès lui est parfois fait de n’être pas du Temps, d’emballer sa transgression dans une forme singulièrement inactuelle sinon ringarde. Inactuelle, elle l’est peut-être – mais au sens nietzschéen: agissant contre son temps, et par là même sur lui, au bénéfice d’un temps à venir. C’est que notre auteur n’apprécie pas l’art pour l’art, les performances absconses ou snobs; il vise une efficace, ambitionne de dire et d’être saisi. Il a foi dans le récit, dans l’intelligence du réel qu’il sous-tend et dans l’édification qu’il sert. Sa verve est généreuse et bondissante; elle traque l’ennui.
Nous aimerions, cela étant, formuler un second vœu, aussi culotté (venant d’un non-poète) qu’exigeant (venant d’un contemporain affectueux, collègue de chronique!). Si nous chérissons le progressisme de Ziegler, nous n’adhérons pas toujours pleinement à sa foi dans le personnage. A la manière d’un Lukács, nous pensons l’humain comme «être social»: chacun·e est traversé·e par son inscription de classe. Comment donc faire théâtre de cet être social quand on entend s’emparer de figures aussi éminentes que celles rappelées plus haut?
Pionnier du théâtre prolétarien du premier XXe siècle, Erwin Piscator est susceptible de nous éclairer sur ce point. Chez lui, l’individu indépendant, tournant autour de son Moi, n’est plus. Le régisseur allemand atténue, en effet, le caractère psychologique de la fable pour greffer sur celle-ci des schémas historiques, des reportages, des tableaux statistiques, des images d’archives. Son art se veut activité d’information, de critique et de combat. Il théâtralise l’Histoire, dramatise le document, divulgue au peuple la «science de son malheur» – pour reprendre l’excellente formule de l’anarcho-syndicaliste Fernand Pelloutier.
Artiste frondeur, poète contraire, Dominique Ziegler – nous en sommes convaincus – ne couve pas des intentions bien éloignées de ce dessein. Evidemment, il y faudra du temps, des moyens et l’ancrage de ce geste dans une appropriation sociale des politiques culturelles, car «tant que la société sera bourgeoise, la culture sera bourgeoise» (Pier Paolo Pasolini).