Critique de la raison décoloniale, ouvrage collectif (L’Echappée, 2024); Marx Narodnik de Michael Löwy et Paul Guillibert (L’Echappée, 2025); Penser l’émancipation, autrement de Romaric Godin (Smolny, 2026), etc. L’actualité éditoriale témoigne d’une nette tendance: les courants politiques et philosophiques occidentaux visant l’émancipation «universelle» – à commencer par le marxisme – sont sommés aujourd’hui de se justifier face aux pensées décoloniales. Une sommation à laquelle répond l’ouvrage plus récent encore de Matthieu Renault, Décoloniser le marxisme (La Dispute, 2026).
Ce dernier livre rétablit une vérité: cette exigence de traduction de la théorie et de la lutte émancipatrices n’est pas nouvelle; elle ne saurait dès lors apparaître comme une concession défensive d’un marxisme «eurocentrique» en réaction aux critiques post/décoloniales. Elle est, au contraire, proprement constitutive du marxisme voire des réflexions de Marx lui-même.
Recueil d’une dizaine d’articles, Décoloniser le marxisme évoque – entre autres – les Afro-Américains W. E. B. Du Bois et Paul Robeson, le Tatar Mirsaid Sultan Galiev, le Chinois Mao Zedong, le Péruvien José Carlos Mariátegui, le Trinidadien C. L. R. James, le Haïtien Jacques Stephen Alexis et le Martiniquais Frantz Fanon. Arrêtons-nous sur l’un des articles retenus: «Traduire le marxisme dans le monde non-occidental. Lénine contre les populistes». Renault y convoque donc la figure de Lénine suite à une observation de C. L. R. James: pour le théoricien caribéen, en effet, le plus grand combat de Lénine fut de rendre le marxisme russe. De fait, le leader bolchévik (à l’époque «social-démocrate») eut à s’expliquer avec les populistes de son pays, lesquels reprochaient aux marxistes de vouloir transposer des dogmes étrangers en Russie, de prêcher, par exemple, le nécessaire passage par une phase capitaliste tandis qu’eux défendaient l’existence d’une voie spécifique de la Russie vers le socialisme, voie puisant son inspiration dans la commune paysanne traditionnelle.
Sorte de «discours de la méthode marxiste en contexte non-occidental» (M. Renault), la réponse de Lénine se distribue dans plusieurs textes et interventions. Citons-en deux: «Ce que sont les amis du peuple et comment ils luttent contre les social-démocrates» (1894) et «Le contenu économique du populisme» (1895).
Dès 1877, quelques années après la parution du Capital à Saint-Pétersbourg, Marx lui-même était intervenu dans la revue russe Les Annales de la Patrie pour se défendre de toute conception unilinéaire, déterministe de l’Histoire. Se référant à son grand œuvre à l’occasion d’une correspondance avec le chef de file des populistes, Nikolaï Mikhaïlovski, il précisait ainsi: «Le chapitre sur l’accumulation primitive1> Processus brutal d’expropriation des terres et d’asservissement des travailleurs ayant servi de prémisse au salariat et à la révolution industrielle. ne prétend que tracer la voie par laquelle, dans l’Europe occidentale, l’ordre économique capitaliste est sorti des entrailles de l’ordre économique féodal.» Marx – renchérit Matthieu Renault – «n’a nullement cherché à exposer, et à imposer, les lois qui gouverneraient dans toute société le passage-transition au capitalisme, selon une fatalité historique, mais à dévoiler les lois dialectiques qui régissent l’évolution des sociétés déjà soumises au régime capitaliste.»
Dans un courrier ultérieur adressé à la révolutionnaire russe Véra Zassoulitch (échange épistolaire datant de 1881, fameux aujourd’hui, mais ignoré de Lénine), Marx suggérait même qu’une révolution dans le monde capitaliste aurait alors pu permettre à la Russie d’éviter certaines affres de l’accumulation primitive endurées à l’Ouest.
S’appuyant sur la seule lettre qui lui était connue – celle de 1877 –, Lénine précise, dix-sept ans plus tard, que «nulle part aucun marxiste n’a jamais avancé cet argument qu’en Russie il doit y avoir le capitalisme parce qu’il s’est établi en Occident» puis il retourne l’accusation de ses contempteurs: alors que Marx rejette ces généralisations abusives, ce sont bien au contraire les narodniki (les «amis du peuple») qui soutiennent un idéal de société supposé coller à une nature humaine essentialisée. Si leur « socialisme paysan » avait quelque valeur révolutionnaire au sortir du servage en 1861, les progrès tardifs mais désormais irréversibles du capitalisme en Russie en font à présent une utopie réactionnaire.
La pratique révolutionnaire, insiste Lénine, ne saurait se nourrir de l’invocation ânonnée de formules héritées; elle impose un processus permanent de «traduction» de la théorie, «l’analyse concrète de la situation concrète» pour reprendre une formule promise à une certaine postérité.
L’auteur de Décoloniser le marxisme reconnaît que l’affrontement avec les populistes a nourri la pensée de Lénine, que c’est en partie dans cette confrontation que s’éprouvèrent les premiers rudiments de thèses futures majeures comme la «théorie du maillon faible» – laquelle accréditera la possibilité d’une révolution dans un empire arriéré comme la Russie. Renault en conclut que, comme Lénine a su grandir en se frottant à l’adversité, les militant·es et intellectuel·les actuel·les se réclamant de Marx gagneraient à leur tour à se frotter avec sérieux aux pensées postcoloniales et décoloniales – fût-ce pour les dépasser.
On y verra en sus, pour notre compte, la confirmation de la valeur de la dialectique matérialiste – une logique marxienne très fondamentale pour réfléchir non seulement le développement des formations sociales mais la théorie aussi bien.
Notes