L’idée d’émancipation infuse maints discours désireux de transformer le monde.
Paru il y a près de dix ans sous la plume du philosophe Yvon Quiniou, Les chemins difficiles de l’émancipation nous aide à préciser l’enjeu de cette catégorie en distinguant cinq formes d’aliénation auxquelles devraient répondre autant de formes d’émancipation: historique, politique, économique, sociale et individuelle.
«Historique», d’abord. Beaucoup d’entre nous ont le sentiment que l’Histoire suit un cours erratique, difficile à appréhender et entretenant, par là, l’esprit de résignation. Or, si les êtres humains sont bel et bien déterminés au point de ne pouvoir être considérés comme des sujets omnipotents, on ne saurait nier la part d’initiative active qu’ils possèdent malgré tout.
Avec la politique au sens fort – comme instance, précisément, de liberté et de maîtrise collectives – intervient notre deuxième niveau. Quiniou situe l’origine de cette capacité pratique à la Révolution française avec l’établissement de larges droits de cité. Si l’égalité politique alors affirmée est un acquis incontestable, elle s’avère, cependant, tout à fait insuffisante: d’une part, maintes couches de la population résidente en sont exclues (femmes, étrangers établis, pauvres, etc.), d’autre part, les conditions socioculturelles (temps, fatigue, capital culturel, etc.) de son exercice effectif ne sont pas réalisées. «L’émancipation politique réduite à elle-même, écrit Quiniou, est partielle ou limitée (et…) génère des illusions qui la font passer pour totale.»
Sur l’axe économique, relevons que le discours hégémonique, l’invocation ânonnée de lois soi-disant d’airain, écorne l’idée d’une possible politique «humaine» au sens d’un projet volontaire, partagé et conscient. Toute émancipation économique exigera donc un contre-discours et, surtout, la dénonciation de l’exploitation – véritable substructure de la formation sociale capitaliste. Non propriétaire des moyens de production, le monde du travail produit, en effet, une richesse dont il ne perçoit – via le salaire – qu’une partie, qui assure sa reproduction; l’autre – qui revient au Capital – forme la survaleur (que toute compression salariale, tout allongement de la durée du travail, toute intensification de celui-ci – entre autres atteintes très actuelles – sont susceptibles d’augmenter).
En quatrième lieu, l’émancipation sociale consiste, elle, à obtenir des droits formels et matériels favorisant l’accomplissement du potentiel sensible, physique et intellectuel de chacun·e. En exigeant du travail qu’il ne mortifie plus le corps ni l’esprit, qu’il ne colonise plus autant le cours de l’existence, qu’il soit diversifié et contribue, par là, au développement de nos facultés, les luttes sociales donnent un tour concret à cette exigence. Mais le travail n’est pas tout: le marxisme – dont Les chemins difficiles se réclame – considère que la liberté authentique, soit «le développement des forces humaines comme fin en soi», se situe hors du domaine de la production matérielle.
Après l’historique, la politique, l’économique, la sociale, nous reste une épithète à évoquer: l’individuelle. L’aliénation, dans ce dernier registre, tient au fait que l’individu ignore souvent les conséquences de la domination et de l’exploitation qu’il subit – à savoir la mutilation de son existence, d’une «totalité de manifestation vitale humaine» pour reprendre la formule de Marx dans ses Manuscrits parisiens de 1844. Par de subtils conditionnements psycho-affectifs et idéologiques, par la religion, la foi dans le libre arbitre, la conviction d’un mérite ou démérite propre sinon d’un destin inscrit dans notre nature, nous sommes incités à nous satisfaire de notre situation. «D’où le risque, note Quiniou, lorsqu’on parle d’aliénation et surtout à celui ou celle qui en est victime, de paraître le juger à partir d’une norme extérieure à lui et méprisante à son égard et, par conséquent, le risque de le blesser.» Une leçon que nous autres – militants parfois trop péremptoires, trop cinglants – gagnerions à méditer…
Sans doute, s’appuyant sur Hobbes, Maistre, Bonald, Nietzsche ou Freud, certains opposeront-ils au dessein des révolutionnaires la négativité consubstantielle de l’être humain, ses pulsions insociables. L’argument anthropologique, mille fois brandi, n’émeut pas outre mesure Quiniou – lequel défend, après Marx, la conception d’une nature humaine historique, plastique, pouvant donc évoluer en un sens positif. Bien qu’extrait du règne de la nature, «l’ordre humain» peut accoucher de mondes bien différents de ceux qui se sont succédé jusque-là – de mondes plus propices à notre hominisation.
Dans une inspiration aussi gramscienne que léninienne, Les chemins difficiles incite à opposer à la culture dominante, conservatrice, une contre-culture émancipatrice. Il nous incite à prendre part à une bataille culturelle permettant à chacun·e de passer au crible sa «philosophie spontanée», d’opérer une assimilation critique des pensées héritées, d’accéder aux acquis de la culture la plus avancée (rationaliste et matérialiste, pour l’auteur) et d’analyser, enfin, les réalités du jour et les potentiels qu’elles recèlent.
Par la distinction des aliénations multiples qui nous oppressent et la révélation des liens qui les corrèlent les unes aux autres, l’essai de Quiniou nous paraît aussi participer des préliminaires d’une nécessaire et désirable convergence des luttes.