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Le Courrier L'essentiel, autrement

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Persistance

Libre cours

Je n’aime pas beaucoup manifester. Cela vaut même pour des causes que je soutiens et pour lesquelles je considère qu’il est fondamental de pouvoir manifester librement, sans restrictions indues et sans craindre pour son intégrité physique. Il en a toujours été ainsi. Je préfère d’autres formes d’action, à commencer par la réflexion et la mise en forme d’idées.

A cet égard, Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, pourtant publié il y a plusieurs décennies, recèle des analyses que les mouvements féministes n’ont pas fini de déployer. Comme d’autres grandes œuvres qui ont accompagné des luttes d’émancipation, il témoigne du pouvoir de transformation de la société qu’ont certaines visions. Je sais bien qu’il faut ensuite traduire ces visions en mouvements, en revendications, en législations, en programmes politiques et en mesures étatiques. Et j’admire celles et ceux qui savent le faire en rassemblant, en se mettant au service des causes qu’elles et ils défendent, sans l’intention d’installer leur propre pouvoir. Mais je crains toujours le dogme et les jeux d’ego qui accompagnent cette concrétisation. Ils m’épuisent. La pensée, en revanche, jamais. Elle offre aux mouvements sociaux un point d’appui pour se déployer et se réinventer. J’ai horreur du dogme sous toutes ses formes, avec sa cohorte de gardien·nes de l’orthodoxie. Raison pour laquelle, par moments, je préférerais rester à jamais retranchée dans le monde des idées.

Parfois, mon travail m’amène néanmoins à manifester. D’autres fois, je me laisse entraîner par des ami·es. A ces occasions, je me découvre plus enthousiaste que je ne l’aurais cru. Ce fut le cas lors des manifestations altermondialistes du début des années 2000 à Genève, où nous dénoncions tout ce qui incarnait la mondialisation capitaliste. Ce fut aussi le cas lors des premières grèves féministes post-Covid, nées dans le sillage de #MeToo. J’y ai trouvé avant tout l’énergie des femmes, cette conscience partagée d’une condition commune, mais aussi les slogans, souvent hilarants, peints sur les pancartes et les bannières violettes. Participer à la manifestation anti-G7 de juin dernier et y croiser le regard de celles et ceux qui défilaient déjà à mes côtés il y a plus de vingt ans, c’était mesurer la persistance de certaines convictions.

Au cours de cette manifestation, une amie m’a demandé:

– Ils militent, tes enfants?

La question m’a surprise.

– Non, ai-je répondu. Ils sont encore jeunes. Ils construisent leurs amitiés, leurs propres réseaux. Mais leurs réflexions sont engagées, c’est là l’essentiel.

Je ne l’ai pas dit à cette amie, mais je n’ai jamais poussé mes enfants à manifester, pas plus qu’à penser comme moi. Grandir dans un milieu peu instruit m’a privée d’un héritage intellectuel et d’un capital social précieux. C’est un fait. Parfois, cela m’a manqué. J’aurais aimé qu’on me montre une direction, qu’on me conseille pour mes études ou qu’on m’ouvre certaines portes. Mais avec le recul, cette absence a aussi constitué une immense liberté. J’ai pu penser ce que je voulais, me déployer où je le souhaitais. Je n’ai jamais été soumise à une pression visant à me faire adopter une vision du monde ou une trajectoire particulière.

Je n’ai donc jamais cherché à transmettre le goût ou la nécessité de l’activisme à mes enfants. Je m’efforce de leur donner les moyens de réfléchir par eux-mêmes afin qu’ils choisissent librement leur manière de s’engager. Car un engagement n’a pas besoin de s’inscrire dans un mouvement social ou politique pour avoir une portée réelle. Je n’ai d’ailleurs pas la prétention de leur léguer grand-chose, sinon l’importance de solides connaissances et d’un sens critique affûté, socle de leur autonomie.

Il y a dans toute transmission une part de hasard, un mystère, que je trouve merveilleux. Nous nous construisons à partir de ce qui nous est légué, mais aussi en nous en éloignant. Les idées suivent le même chemin. Les mouvements sociaux ne survivent pas parce qu’ils se reproduisent à l’identique, mais parce que chaque génération les réinterprète à sa manière, se les approprie, les conteste en partie tout en les prolongeant. Les féministes d’aujourd’hui ne sont pas celles d’hier. Les militant·es du climat ne sont pas nécessairement des pionnier·ères de l’antinucléaire. Pourtant, quelque chose persiste. Peut-être la transmission ressemble-t-elle moins à un héritage qu’à une conversation ininterrompue dont personne ne maîtrise tout à fait le cours.

Porte-parole d’Amnesty International Suisse et autrice, Nadia Boehlen s’exprime ici à titre personnel, à partir d’un thème proposé par la rédaction.

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