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Grandir

Libre cours

Nous n’avons pas toutes et tous une trajectoire aussi archétypique que le Citizen Kane d’Orson Welles. Dans ce monument en noir et blanc qui commence par une mort et un mot, «Rosebud», un journaliste remonte la vie de Charles Foster Kane, magnat de la presse, et en éclaire les arcanes: un pouvoir et une richesse immenses qui se soldent par la déchéance et la solitude.

Dans la scène finale, les employé·es de son immense domaine trient et brûlent les objets accumulés. L’un d’eux jette au feu un vieux traîneau: Rosebud. On comprend alors que c’était la luge avec laquelle Kane jouait, le jour où sa mère l’a arraché à son foyer pour le placer chez un tuteur. Ce mot révèle le gouffre affectif que l’homme, malgré toutes ses conquêtes, n’est jamais parvenu à combler.
Ce que nous cherchons à l’extérieur a parfois pour fonction, sans que nous en ayons pleinement conscience, de compenser une carence ancienne: une tendresse, une attention qui n’ont pas été là, une enfance prise dans des environnements mouvants, une absence ou une perte abyssale.

Cette faille peut devenir un moteur. Elle agit comme un ressort, nous pousse à avancer, à nous dépasser: pour prouver, à nous-mêmes et aux autres, que nous avons surmonté, pour être enfin vu·es, aimé·es. Pour montrer que nous valons.
Elle est au centre de bien des réalisations, et peut-être de toute démarche artistique. Dans l’un de ses essais autobiographiques, Nancy Huston évoque avec une ironie crue le départ de sa mère lorsqu’elle avait 6 ans comme l’ingrédient principal de «ses classes littéraires». J’avais dévoré ses textes pour leurs fragments de féminisme instinctifs et extrêmement pertinents.

Dans un tout autre registre, le chanteur suisso-angolais Dino Brandão puise dans son expérience du trouble bipolaire, du déracinement et d’une histoire familiale marquée par la violence de l’Angola en guerre pour écrire l’album I leave you I love you. De cette traversée naît notamment «Lamento Maluco», l’un de ses plus beaux titres.

Créer, c’est souvent transformer une plaie en espace, transfigurer une douleur en forme, pour permettre à d’autres d’approcher ou de déplacer la leur.
Certaines périodes de l’existence ont besoin de conquêtes. Les enfants grandissent en se confrontant au monde, en cherchant à l’apprivoiser. Plus tard, nous nous formons, exerçons un métier, développons un talent, bâtissons une famille ou une œuvre. Nous avançons alors grâce au désir de grandir et de bâtir quelque chose. Ces élans sont nécessaires. Ils nous permettent de nous ancrer au monde.

Mais le moteur qu’est la faille peut aussi nous entraîner dans une course effrénée, stérile. Une course bientôt lestée de la conscience de sa vacuité. Assombrie par une tristesse qui finit par gagner toutes nos réalisations, devenues dérisoires, sans plus nous consoler. Nous le sentons, mais continuons, tant nous avons été constitué·es, nourri·es mais aussi anesthésié·es par ces accomplissements extérieurs.

Puis, peu à peu, la vie oppose des murs. Un divorce. Une fatigue sous-jacente. Un corps qui se transforme ou lâche. Une injustice au travail. Une trahison. Une parentalité qui épuise. Un amour qui ne s’ouvre pas. Le dehors ne répond plus, ou plus comme on voudrait. On ne peut soudain plus chercher hors de nous ce qui pourrait colmater la blessure.

Et c’est là qu’une autre croissance devient possible. Grandir vraiment, c’est accepter que la faille ne se comble pas; c’est cesser de la nourrir comme on nourrit un ogre insatiable. Alors nous apprenons à digérer les douleurs et les échecs, non comme des humiliations, mais comme des révélateurs. A découvrir que le mur, parfois, n’enferme pas: il oblige à changer de direction. Et que ce contretemps que la vie semble nous imposer permet, au final, le vrai mouvement.
Grandir, au fond, ce n’est pas seulement conquérir.
C’est ouvrir.
Ouvrir de nouveaux territoires, intérieurs et infinis, ceux-là.

Nadia Boehlen est porte-parole d’Amnesty International Suisse et autrice,
Elle s’exprime ici à titre personnel, à partir d’un thème proposé par la rédaction.

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