J’ai toujours pensé qu’il y avait dans la noirceur une infinie beauté. Adolescente, j’aimais me plonger dans les sonorités de The Cure, Pornography peut-être davantage que n’importe quel autre disque du groupe. Non que je fusse attirée par la souffrance, ni que j’éprouvasse un quelconque plaisir à la cultiver. Mais j’y pressentais une invraisemblable profondeur, et la beauté qui pouvait en naître.
Lorsque la peine est apparue dans ma propre vie, pourtant, mon premier mouvement a été de la fuir. De la tenir à distance. Je ne voulais pas qu’elle existe. Peu importe ce qui m’arrivait, je devais être plus forte que la souffrance. Les conquêtes extérieures servaient à recouvrir ce que je ne voulais pas sentir. Chaque réussite ajoutait une nouvelle couche entre la douleur et moi. Il fallait travailler, accomplir, rester debout. Il fallait montrer que j’allais bien, ou du moins que rien de ce qui m’était arrivé ne parviendrait à m’abattre. Pendant un temps, cette stratégie a fonctionné. Ou plutôt, elle m’a permis de fonctionner.
Puis, avec les années, mes réussites terrestres ont commencé à prendre un goût amer. Elles ne me libéraient pas de la souffrance. Elles formaient autour d’elle une sorte de corset. Je tenais grâce à cette armature, mais ce qu’elle contenait pourrissait lentement à l’intérieur de moi, faute de pouvoir respirer et se dire. J’avançais dans une rigidité que je rendais souriante, tout en ayant la sensation d’être lestée d’un poids et envahie par une tristesse mortifère.
De profundis clamavi ad te, Domine. Des profondeurs, je crie vers toi, Seigneur.
C’est l’incipit du psaume 130 (129 selon les versions). C’est du moins ce que me rappelle l’extrait généré par l’intelligence artificielle qui apparaît désormais au sommet de mes recherches Google. Le De profundis a nourri des œuvres musicales majeures. Qu’elles aient conservé sa teneur religieuse ou s’en soient éloignées, ce qui les relie est leur épaisseur, leur profondeur et la beauté qui en résulte. Non pas une beauté qui effacerait la souffrance ou la rendrait désirable, mais une beauté née de la capacité à l’habiter.
Oscar Wilde donne lui aussi le titre De Profundis à la longue lettre adressée à son ancien amant Bosie, rédigée en prison entre janvier et mars 1897, alors qu’il purgeait une peine pour «indécence grave». Dans un premier temps, la place qu’y occupe le Christ m’a surprise, voire agacée. Je craignais une réflexion religieuse poussiéreuse sur la pénitence et la rédemption. Or Wilde fait tout autre chose. Il s’approprie le récit religieux et tire de son enseignement une clé de lecture féconde de l’existence.
«Devenir un homme plus profond est le privilège de ceux qui ont souffert.»
Lorsqu’il évoque Marie-Madeleine, la femme adultère ou les pécheurs, ce qui l’intéresse n’est pas tant la faute que le regard posé sur elle. Le Christ qu’il imagine ne réduit pas les êtres humains à ce qu’ils ont fait. Il voit en eux ce que l’épreuve ou même l’égarement peuvent révéler et transformer. Wilde en vient ainsi à considérer ses propres erreurs, sa chute et l’humiliation non seulement comme des malheurs à subir ou des fautes à expier, mais comme une matière à traverser pour parvenir à une compréhension plus profonde de lui-même.
L’invitation à traverser la douleur peut sembler abstraite. Il n’existe aucun manuel pour y parvenir. Je l’ai parfois entendue. Ce n’est pas que je n’y aie pas été attentive. Mais les causes de ma souffrance me semblaient anciennes, connues, décortiquées. Or, comprendre n’est pas éprouver. Et vouloir vivre cette traversée ne signifie pas forcément que l’on soit en capacité de le faire. Tant que la vie nous impose d’autres urgences, ou nous offre encore des moyens de tenir à distance ce qui nous fait souffrir, nous pouvons continuer à la contourner.
Puis vient un moment où nous ne pouvons plus faire autrement: tout semble se refermer et l’on se demande si la vie a encore du sens. C’est d’ailleurs ce que Robert Smith raconte dans Pornography, qui n’a rien perdu de sa beauté. C’est presque un journal de survie sous forme de disque. Une œuvre écrite depuis le fond du désespoir par quelqu’un qui n’a pas renoncé à remonter à la surface.
La création issue de ce malheur est immensément féconde, tout comme le sont les œuvres qui contiennent les expressions de joie ou de vitalité nées dans son terreau. 847 de Christian Badzura en est un magnifique exemple. La joie qui s’en dégage n’est pas insouciante. Elle ne nie pas la souffrance ni ne l’efface. Elle en porte toute l’épaisseur.
Il en va peut-être de même dans nos vies.