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Amed, la ferveur sous surveillance

Alors que le processus de paix entamé en Turquie plonge le mouvement kurde dans une transition incertaine, les stades de football et les salles de concert s’imposent comme les nouveaux espaces d’affirmation collective. A Diyarbakir, la principale ville à majorité kurde du pays, la ferveur populaire exprime une quête de reconnaissance qui peine encore à se matérialiser sur le terrain des droits réels, analyse Ihsan Kurt.
Kurdistan turc

Les foules qui affrontaient gaz lacrymogènes, matraques et canons à eau gagnent aujourd’hui les stades et les concerts. Ce n’est encore ni la paix, ni la démocratie, ni l’heure de célébrer la liberté pour les Kurdes. Mais Amed Sport, club de football professionnel de la ville de Diyarbakir (Amed en kurde), leur donne de la joie; les mélodies de Koma Amed, collectif emblématique de musique folk traditionnelle, nourrissent leurs espoirs soucieux. Un match, un concert: une même émotion, celle de former un «nous» visible et audible. Cette appartenance à une communauté dont on ne connaît pas tous les membres rappelle la «communauté imaginée» de Benedict Anderson.

Le 20 septembre dernier, Amed Sport a battu Beşiktaş – l’un des trois géants du foot stambouliote incarnant l’hégémonie du centre étatique turc – par 3 buts à 2 au Diyarbakir Stadium. En octobre 2025, Koma Amed y avait réuni plus de 30 000 personnes après trente ans d’absence1>Le groupe a été contraint à l’exil politique en Allemagne entre 1997 et 2025 sous la pression d’Ankara.. Deux scènes où une identité longtemps contestée s’affirme publiquement.

Cette ferveur puise dans la mémoire des années 1990 et le traumatisme de l’exil. Le conflit entre l’armée turque et le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan, interdit, puis autodissous en 2025), les villages évacués ou détruits, la répression et les disparitions ont poussé des familles vers Diyarbakir, Istanbul ou l’Europe. Malgré les interdictions, langue et musique ont préservé les liens avec les lieux quittés et les proches dispersés. Les chansons de Koma Amed ont accompagné ces départs. Leur retour réunit la nostalgie d’une jeunesse militante, les voix des parents et les souvenirs de solidarités, d’espoirs et de pertes.

Le nom d’Amed sur un maillot. Comme à Barcelone ou à Bilbao, le maillot porte une histoire qui dépasse le football. Avec Amed Sport, le nom kurde de Diyarbakir circule dans les médias et le championnat turc. Dans les tribunes, Kî ne em? Kurd in em! («Qui sommes-nous? Nous sommes Kurdes!») et Bijî Kurdistan! («Vive le Kurdistan!») donnent à la joie sportive une portée nationale. Un but se fête à Istanbul, en Europe et ailleurs, jusqu’au Kurdistan irakien: le ballon franchit les frontières.

Michael Billig nomme «nationalisme banal» cette appartenance entretenue par les noms, les couleurs et les emblèmes. Pour un enfant, porter le maillot d’Amed peut être une première identification à un nom kurde. Mais suscitera-t-il une curiosité pour la langue et l’histoire? Le club ne peut, seul, assurer cette transmission.

L’«excitation maîtrisée» et ses limites. Norbert Elias et Eric Dunning montrent comment le sport permet de vivre des émotions intenses dans un cadre réglé: la rivalité a un terrain, un arbitre et une durée. Cette «excitation maîtrisée» éclaire l’ambivalence du stade et de la scène: ils rendent une identité publique, mais peuvent aussi contenir la colère dans des espaces surveillés. La foule rentre chez elle; les revendications demeurent. Dans une lecture anticoloniale, Frantz Fanon rappelle que la culture nationale ne se réduit pas au folklore: elle prend forme dans l’action politique collective.

Alors que l’espoir du Rojava [le Kurdistan syrien] est brisé et que la dissolution annoncée du PKK laisse sans réponse claire les revendications kurdes, ces rassemblements offrent du répit. Ils procurent une reconnaissance immédiate et apaisent provisoirement des attentes politiques. D’où la crainte que la fierté exprimée tienne lieu d’avancées concrètes: une victoire ne vaut pas reconnaissance d’une langue; un concert ne garantit pas le droit de l’apprendre, de l’enseigner et de l’employer librement.

C’est le risque d’une «masturbation politique»: éprouver l’intensité d’une affirmation identitaire, puis rentrer sans changement des rapports de pouvoir. L’expression ne vise ni les supporters ni les musiciens, dont la joie est légitime. Elle interroge les acteurs politiques qui se satisfont de voir la foule célébrer lorsque l’émotion tient lieu de résultat.

Faire durer ce qui s’exprime. Cette énergie appartient aussi à ceux qui la vivent. Des Kurdes de générations et de convictions différentes s’y retrouvent, transmettent leurs souvenirs et affirment leur appartenance. Elle peut échapper aux usages politiques que d’autres voudraient en faire.

Une victoire se fête pendant une nuit; la transmission demande des années. L’enfant qui crie Bijî Amed Sport! dit aussi, au fond, Bijî Kurdistan!. Pourra-t-il parler kurde avec ses proches? Celui qui chante Koma Amed pourra-t-il apprendre librement sa langue? Amed Sport apporte de la joie, Koma Amed fait vivre une mémoire. Leur ferveur ne doit pas différer indéfiniment la reconnaissance. Une paix durable se mesurera aussi à ce que les Kurdes pourront faire hors des tribunes et des concerts: parler, enseigner et transmettre leur langue, faire vivre leur culture et exercer pleinement leurs droits politiques.

Notes[+]

Ihsan Kurt est sociologue et journaliste.