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La «paix» comme outil de puissance

Le rapprochement en cours entre Ankara et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) soulève autant d’espoirs que d’interrogations stratégiques. Pour Ihsan Kurt, spécialiste de la Turquie et des questions kurdes, ce tournant historique s’apparente d’abord à un instrument de politique étrangère néo-ottomane au profit du pouvoir central.
A Ankara, le Parlement turc débat du cadre légal pour le désarmement du PKK, le 10 août 2026. KEYSTONE
Turquie-PKK

Après plus de quarante ans de confrontation armée, l’Etat turc et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) sont engagés dans un processus qui pourrait mettre fin à l’un des conflits les plus longs du Moyen-Orient contemporain. Le désarmement annoncé de la guérilla kurde, les appels du leader historique du PKK, Abdullah Öcalan, et les discussions autour d’un nouveau cadre juridique constituent une rupture. Toutefois, qualifier de «paix» ce processus – officiellement désigné par Ankara comme celui d’une «Turquie sans terrorisme» – risque d’en masquer la véritable portée.

En effet, la question n’est plus seulement celle de la fin militaire du PKK, mais du modèle politique susceptible d’apporter une solution durable à la question kurde. Il s’agit de savoir quelle paix se construit et au profit de qui. Ce qui se dessine ressemble moins à un nouvel équilibre politique qu’à une «paix hégémonique»: la fin du conflit armé permettrait à la Turquie, en crise économique et politique, de consolider sa stabilité intérieure tout en renforçant sa projection militaire régionale.

Désarmer sans reconnaître

Le premier paradoxe est d’ordre intérieur. Le processus avance alors que la démocratisation de la Turquie ne progresse pas au même rythme. L’opposition demeure sous forte pression et le Parti républicain du peuple (CHP), principal parti d’opposition, traverse d’importantes tensions internes. La simple présence de nombreux partis au Parlement ne suffit pas à faire du système turc une démocratie pluraliste. Quant au parti pro-kurde DEM, il entretient une relation complexe et ambiguë avec le pouvoir islamo-nationaliste et son allié ultranationaliste, le MHP.

Ankara semble poursuivre une double objectif: mettre fin à l’opposition armée du PKK et intégrer politiquement le mouvement kurde dans un système dont l’Etat conserverait la maîtrise. Le pouvoir central évoque le terrorisme du PKK et de la fin de la violence sans, jusqu’à présent, prononcer le mot «Kurde» dans aucun texte officiel. C’est ici que se situe la ligne de partage entre paix démocratique et paix hégémonique: la première transforme les rapports entre les parties, la seconde pacifie le conflit sans modifier le rapport de force initial.

Or aucune véritable procédure de réconciliation n’est engagée pour répondre aux attentes des familles marquées par les disparitions, les morts, les déplacements forcés ou les emprisonnements politiques. Une commission vérité et justice n’est pas à l’ordre du jour. Ankara ne semble pas davantage disposé à reconnaître sa responsabilité dans les violations commises contre les civils.

Le pouvoir poursuit parallèlement un autre agenda, dicté par le projet d’une nouvelle Constitution qui reste tributaire des rapports de force politiques. Recep Tayyip Erdogan et son allié, le leader ultranationaliste Devlet Bahçeli, pourraient chercher à faire d’une pierre deux coups: obtenir la dissolution du PKK, tout en s’appuyant sur une partie de la représentation kurde pour réunir les soutiens nécessaires à une réforme consolidant le système présidentiel et, par extension, leurs pleins pouvoirs.

Les Kurdes se trouvent ainsi dans une position délicate. L’application des mesures adoptées par le Parlement dépendra également des équilibres au sein de l’appareil d’Etat et du Conseil de sécurité nationale, où l’institution militaire conserve une influence importante. Le désarmement peut donc progresser plus rapidement que la reconnaissance politique et les garanties juridiques.

De la paix intérieure à la puissance régionale

Le rapprochement entre Ankara et le PKK doit aussi être lu à l’échelle du Moyen-Orient. Une Turquie débarrassée de son principal conflit armé intérieur gagnerait en puissance dans une région marquée par l’instabilité. Pendant des décennies, la question kurde a constitué son principal facteur de vulnérabilité intérieure et a limité sa marge de manœuvre en Syrie et en Irak. Si une partie du mouvement kurde cesse de s’opposer militairement à la Turquie, cette faiblesse historique pourrait devenir un avantage stratégique.

C’est dans ce contexte qu’il faut analyser le discours de Devlet Bahçeli, l’un des principaux architectes du processus, lorsqu’il évoque une «paix turque» dépassant les frontières nationales. Le président Erdogan préfère, quant à lui, parler d’une alliance entre «Turcs et Kurdes». Derrière cette formule apparaît en filigrane la perspective d’un rapprochement à dominante sunnite, susceptible de faire contrepoids à l’influence de l’Iran chiite.

Dans les deux cas transparaît une même ambition: faire de la Turquie le centre de gravité d’un nouvel ordre régional, porté par une vision que l’on peut qualifier de néo-ottomane. La paix avec le PKK devient ainsi un instrument de politique étrangère et un vecteur de projection de puissance.

Cette évolution ne peut laisser indifférents l’Iran, Israël ou les Etats arabes. Téhéran ne saurait accueillir favorablement un rapprochement durable entre une partie du mouvement kurde et Ankara, surtout s’il renforce un axe régional à dominante sunnite. Israël observe, de son côté, avec inquiétude l’expansion de l’influence turque en Syrie.

Les pays arabes ont également leurs raisons de rester prudents. Présenter la stabilisation de la Syrie et de l’Irak sous le concept de «paix turque» s’avère risqué dans un espace majoritairement arabe, où le souvenir de l’Empire ottoman et la méfiance envers les ambitions turques restent présents. Une Turquie s’appuyant sur un arrangement avec les organisations kurdes liées au PKK pour accroître son influence pourrait susciter de nouvelles résistances.

En Syrie, les Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les forces kurdes liées au Parti de l’union démocratique (PYD), et leur projet utopique de «Rojava» – qu’elles définissent comme «écologiste, féministe et multiculturel» – entrent dans une nouvelle phase. Le processus d’intégration des forces kurdes a déjà commencé. Mais une représentation politique légale ne garantit pas une participation démocratique réelle sans élections libres, institutions pluralistes et garanties constitutionnelles.

Reste alors la question essentielle: que gagnent les Kurdes?

Pour la Turquie, les bénéfices sont considérables: désarmement du PKK, diminution d’une menace intérieure historique, image de puissance stabilisatrice et accroissement de sa capacité d’action en Syrie. A cela pourrait s’ajouter la marginalisation du PKK comme organisation politico-militaire autonome, mais aussi celle d’organisations de femmes kurdes ayant acquis une importante sympathie internationale dans la lutte contre Daech.

Le processus revêt également une dimension électorale. Des élections anticipées à l’automne 2027 permettraient au pouvoir de présenter la «Turquie sans terrorisme» comme une réussite historique et de rechercher le soutien d’une partie de l’électorat kurde, qui représente environ 15% du corps électoral.

En Irak, les attaques répétées contre le territoire de la Région du Kurdistan rappellent la vulnérabilité des acquis politiques kurdes et la fragilité des équilibres régionaux.

Une contradiction fondamentale apparaît donc: les bénéfices géopolitiques de la paix peuvent être immédiats pour Ankara, tandis que ses profits politiques restent hypothétiques pour les Kurdes. Si la Turquie les considère comme des partenaires, elle devra garantir leurs droits politiques et culturels et démocratiser sa relation avec ses propres citoyens kurdes.

Faire la paix sans faire justice?

Le processus engagé avec le PKK demeure profondément ambigu. Il repose en grande partie sur Abdullah Öcalan, érigé en «négociateur unique» alors qu’il reste prisonnier de l’Etat turc. Cette position paradoxale pose la question des rapports de force dans lesquels se négocie la paix. Une sortie du conflit armé se dessine alors même que l’Etat turc poursuit son évolution autoritaire. Or la cessation de la violence ne suffit pas à construire une paix durable.

Celle-ci suppose aussi une confrontation avec les violences des années 1990: disparitions forcées, exécutions extrajudiciaires, villages détruits, déplacements de populations et violations des droits fondamentaux. Plusieurs chercheurs et acteurs de la société civile avancent trois exigences: poursuivre les responsables de crimes graves, créer une commission vérité et obtenir une reconnaissance officielle des responsabilités de l’Etat. Sans justice ni mémoire, la pacification risque de refermer le conflit sans en traiter les causes.

Après quarante ans de guerre, la question n’est donc plus seulement de savoir si Ankara fera la paix avec le PKK, mais ce qu’elle entend faire de cette paix. S’agit-il de construire une solution politique à la question kurde ou d’intégrer des forces aguerries par plusieurs décennies de guerre asymétrique dans la stratégie régionale turque, notamment en Syrie? Une telle instrumentalisation se heurterait à la diversité des acteurs kurdes comme aux rapports de force régionaux.

En somme, sans reconnaissance des droits politiques, linguistiques et culturels des Kurdes et sans garanties constitutionnelles, la paix risque de rester hégémonique: le conflit armé prendra fin sans que le rapport de domination soit véritablement transformé. A l’inverse, une reconnaissance politique et constitutionnelle ouvrirait la voie à une paix démocratique, susceptible de transformer les rapports entre l’Etat et les Kurdes et de contribuer à la paix et à la démocratisation de la région.

Ihsan Kurt est président d’AFKIV (Association pour la promotion du Fonds kurde Ismet Chérif Vanly), www.vanly.ch