Ce sont des jours comme ça. Vous courez dans la rue. Il a encore suffi d’une seconde. Ça aurait pu être une seconde de répit, une seconde de lucidité, une seconde de bonheur. Ça a été une seconde d’égarement. Allez savoir pourquoi. Maintenant vous courez. Vous étiez pourtant comme à votre habitude, tout à fait adapté et en ordre. Chemise proprette et chaussures de ville. Moustache et collier de barbe et torse épilé. L’air bien patte blanche, bien fréquentable au moment de choisir les quelques bières qui vous feront le souper. Mais voilà. Une seconde d’égarement donc. Et vous vous êtes grillé. Au rayon des épices exotiques. Un vigile. Sur les caméras. On demande à voir l’intérieur de vos poches. On demande votre nom et votre adresse et avant le temps de quoi que ce soit on relève la visière de votre casquette et nom de dieu! On crie haut et fort Eh fumier! Je te reconnais, fumier! Petite merde humaine! Et comme vous n’avez pas le goût de signer des autographes au beau milieu du rayon des épices exotiques s’en vient la seconde d’affolement. Le bruit. Les coups. Maintenant vous courez dans la rue.
Ce sont des jours comme ça. Vous courez dans la rue, voilà plusieurs heures. Vous êtes en nage. En jetant un coup d’œil par-delà l’épaule, vous regrettez presque qu’on n’ait lancé personne à vos trousses pour vous arrêter et vous enfermer pieds et poings en camisole avec les fous en tout genre. Mais ça n’est qu’une question de temps. On vous attend au tournant. On veut de vous que vous ralentissiez pour pouvoir identifier votre visage. On veut de vous que vous accélériez pour pouvoir hurler au fugitif. Voilà donc où vous êtes. Dans ce pays. Mis à prix. Contraint à mi-vitesse. Contraint à la foulée molle du joggeur imbécile que vous avez toujours méprisé et vomi. Et parce que vous n’êtes pas un joggeur imbécile, justement, vous vous mettez à vomir. Des petites remontées acides que vous ravalez aussitôt. Et petit à petit, vous mesurez l’ampleur grandissante de la chose. L’angoisse aussi. Vous vous cherchez un réconfort. Vous pensez à maman. Son doigt qu’elle suçait pour vous frotter les restes de sauce sur le visage. Vous pensez aux paysages, aux collines fleuries et Kleinhüningen et le Rhin qui court seulement pour se jeter quelque part.
Et puis tout au bout sur la berge maman à nouveau, maman qui n’attend que ça, que vous couriez et vous vous jetiez quelque part dans ses bras. Et ce doigt qui sent tout chaud la salive. Oh mon tendre petit, maman vous dirait, en voilà une idée… un visage si précieux… Et alors que vous passez maintenant devant la vitrine d’un salon quelconque vous cherchez des yeux votre reflet personnel, ce visage si précieux, mais vous ne vous reconnaissez nulle part. Ce pays, cette ville se sont mis à vous défigurer. Partout on a placardé votre portrait-robot mais vous ne vous ressemblez plus du tout. Partout on propose un prix en or pour quelqu’un mais ça n’est pas vous. Un clown triste. Un jumeau manqué. Et voilà maman qui s’éloigne. Et voilà maman qui s’approche. Voilà maman qui prend l’inconnu-robot que vous n’êtes plus dans ses bras. Alors vous courez dans la rue pour les rattraper mais déjà ils disparaissent. Avalés dans une foule de gens. Dans une foule de gens lavés de tout soupçon, tout à fait corrects sur eux. Chemises proprettes et chaussures de ville. Moustaches et colliers de barbe et torses épilés.
Vous courez dans la rue. Vous courez dans la foule. Vous tombez sur une affichette. Littéralement. Vous tombez. Il a suffi d’une seconde d’égarement. En vous relevant vous lisez. L’affichette dit: 17h30 salle polyvalente de la Sägerei, grand show des sosies de Lucien. Vous ne connaissez pas de Lucien. Encore moins de salle polyvalente de la Sägerei. Pourtant vous êtes là. Qu’est-ce que vous faites là? Vos jambes. Démocratiquement. Conjointement. L’une et l’autre, vos jambes vous ont porté ici. Et maintenant vous ne courez plus, non. Vous montez sur une estrade. Des cris de joie et des confettis. Des fleurs. Des larmes peut-être. Ce sont des jours comme ça. Vous vous tombez dans les bras. Personne ne vous veut aucun mal.
Noé Fleury, étudiant en écriture littéraire à l’Institut littéraire suisse.