Premièrement je pousse la porte de mon immeuble elle est vieille et lourde elle claque fort derrière moi
Deuxièmement je descends la rue pavée le regard fixé droit devant je slalome entre les bébés Patagonia les parents babyccino les trentenaires matcha sans ralentir le pas
Troisièmement je m’arrête au passage piéton s’il n’y a pas d’enfant je traverse au rouge mais non en voilà un en face de moi j’attends le bonhomme vert
Quatrièmement je passe devant le stand de brochettes et rouleaux de printemps je n’achète rien l’odeur de viande grillée me met en joie un peu de fumée et de gras dans ce pays triste
Cinquièmement je bifurque à gauche direction ma terrasse préférée je passe devant le kebab je repère une table j’arrive décidée et m’assois nonchalamment
Sixièmement je fais une blague à la serveuse en commandant mon thé j’entends la voix de C. dans ma tête qui dit Arrête de draguer et je ris en regardant la serveuse s’éloigner
Septièmement je sors mon téléphone 09h18 je fais le tour de mes contacts je me demande qui pourrait être réveillé à cette heure-ci on est samedi les gens de mon âge ont fait la fête hier et les plus vieux se sont mis à pondre des bébés moi j’ai tout fait de travers je ne bois plus d’alcool et mon bébé a bientôt 10 ans
Huitièmement je prends une gorgée de mon thé et soudain je suis prise dans un tourbillon cérébral je ne maitrise plus rien voyage temporel bilan général je pense à ce qu’on appelle la fête par chez nous je pense à l’alcool son éternel compagnon je pense à ma vie d’avant quand j’étais serveuse payée pour alcooliser les gens sorte de médecin à l’envers solution temporaire à des problèmes de toutes sortes je pense à tous ceux qui n’ont pas arrêté de boire plus particulièrement à ceux qui ne voient pas le problème je pense à ceux qui ont l’alcool branché vin nat’ et micro-brasserie je pense à ceux qui ont l’alcool militant bières en cannettes à chaque réunion si libres et révolutionnaires dans leurs espaces qui excluent les enfants et puis bien sûr je pense à ceux qui boivent pour boire ceux dont le corps ne leur laisse plus le choix ceux-là je les comprends l’addiction excuse le geste je pense à la mère de ma coloc à l’époque de mes 19 ans l’alcool la tenait si fort qu’il lui faisait boire l’argent de l’assurance maladie de ses enfants je pense à tout ce que l’alcool coûte je pense à ses premières victimes je me dis que comme toujours ce sont les enfants je pense à ma première gorgée de bière quand j’avais 11 ans je pense au sentiment de sécurité le soir dans les pays où l’on ne boit pas je pense au mariage de H. au bled à la fête qui a duré jusqu’au lever du jour les enfants endormis dans un coin ivres de sommeil et de joie et je me dis qu’on devrait tous faire un stage dans un pays musulman apprendre à faire communauté autrement qu’autour d’une bouteille de blanc je pense à tous ces gens que je ne vois plus parce que je ne fais plus la fête ça me rend mélancolique et je contemple mon éternelle incapacité à m’intégrer pleinement au monde dans lequel je vis
Neuvièmement la sonnerie de mon téléphone me sort de mes pensées je réponds c’est T. qui me propose de boire un café
Dixièmement je raccroche je sors ma monnaie pour payer et je réalise que j’ai rempli le cendrier.
L’Institut littéraire suisse fête ses 20 ans (8/12)
A l’occasion de ses 20 ans, l’Institut littéraire suisse de Bienne (ILS) collabore avec Le Courrier qui publie une fois par mois, de janvier à décembre 2026, un texte de ses étudiant·es de deuxième et troisième année autour du thème de «La fête».
L’ILS fait partie de la Haute école des arts de Berne et offre un Bachelor en écriture littéraire.
