Yvonne se promène dans la rue et personne ne peut deviner que la moitié de sa bouche est anesthésiée. Elle se dirige vers la station-service, son lieu préféré pour les matins cuillère. Ça veut dire: creux comme pas possible. Elle marche avec cette dent en moins qui forme un trou en bas à gauche de sa bouche. Dans sa poche, elle sent le bout de sagesse qu’elle a demandé à garder. C’est bizarre, mais quelque chose s’en est allé avec la dent, elle se dit. Le cœur est plus léger.
A la station, elle se coule un café, puis deux, qu’elle dilue dans du sucre. Un journal au passage, pour l’illusion. Elle préfère les histoires toussées par la voix rauque d’Andy, la gérante, mais ce n’est jamais avant midi. Le matin, elle est causeuse comme un pot de fleurs, Andy. Il faut attendre le dîner pour l’entendre balancer ses coups de gueule depuis le comptoir, sur les habitués, André, ses mains larges et baladeuses, l’actualité du monde et ses misères. Yvonne ça lui fait monter les larmes. Elle ne sait jamais si c’est à cause des pollens, de la tristesse, ou des yeux d’Andy qui l’ont regardée trop loin.
Aujourd’hui, Andy fume une cigarette contre une colonne à essence, en attendant les prochains clients. Qui sait, elle pourrait vouloir mettre le feu. Elle non plus ne remarque pas la joue morte d’Yvonne qui n’a pas gonflé, lui trouve plutôt un joli teint. T’as reçu une bonne nouvelle? Aucune n’essaie de sourire. Yvonne parce que ça commencerait à se voir que, sur son visage, quelque chose cloche. Andy parce que c’est encore le matin. Non, mais c’est mon anniversaire. Elles s’apprécient dans la lumière blafarde du matin. Il y a des jolis silences comme celui-ci, comme après l’orage, les premiers bisous, les cabanes d’enfance.
Yvonne est prête à cramer au soleil avec ses cafés et toutes les carrosseries passantes. A se laisser aller jusqu’au cou, avachie dans son col de chemise et ses pensées en flaque. Elle fait bâiller les arrivants en leur bâillant au hasard dans les yeux, oublie d’être en colère contre la dentiste qui lui a déraciné la dent. Elle installe sa chaise dehors, parfaite anonyme. Andy dit que la station n’est pas vraiment un lieu parce que les gens la traversent sans regarder. Et qu’à force d’y rester, elle aussi on pourrait l’oublier comme une vulgaire conserve de tomate.
Normalement, les jours humides démangent Yvonne partout derrière la peau. Aujourd’hui, rien, pas de plaques rouges ni bulles d’eau sur le flanc des doigts. C’est tant mieux. Elle se concentre dans ses paupières bientôt fermées, pense à des choses comme la direction du vent, les visages, la vieillesse, le temps qu’il lui faudrait pour atteindre la prochaine station à vol d’oiseau. Elle se dit: si ma chaise était une éponge je m’enfoncerais le plus loin possible dedans.
Elle entre dans la station pour attraper une sucrerie au hasard. Entre les rayons, Andy danse. Comme si elle n’avait jamais su que son corps était visible. Yvonne, par instinct, la rejoint. C’est quand même son anniversaire. Pour une fois, elle ne serre ni ses poings ni ses dents, relâche un peu son ventre et ses épaules musclées. Elle montre ses paumes au plafond et sent ses hanches qui pulsent fort. Yvonne a l’impression d’occuper une place immense dans la petite station. Elle fait tomber un paquet de chips qu’elle ne ramasse pas. Andy enlève son pull, laisse voir le mouvement complexe des os de son torse et le peu de peau qui les recouvre. Elle sourit de toutes ses lèvres, prend Yvonne par les mains pour la faire tourner sur elle-même. Les deux femmes rient comme si elles n’avaient plus d’âge ou qu’à nouveau, la vie pouvait repartir à zéro.
Yvonne sent que son cœur tourne mieux. Elle voudrait dire je t’aime à quelqu’un à ce moment-là, rendre un bel hommage à la station, aux nez anguleux des habitués, à Andy et ses grandes convictions. A celles et ceux qui portent tellement de monde sur leurs visages qu’on craint de ne pas toujours savoir les lire. Elle dit: merci Andy.
L’Institut littéraire suisse fête ses 20 ans (7/12)
A l’occasion de ses 20 ans, l’Institut littéraire suisse de Bienne (ILS) collabore avec Le Courrier qui publie une fois par mois, de janvier à décembre 2026, un texte de ses étudiant·es de deuxième et troisième année autour du thème de «La fête».
L’ILS fait partie de la Haute école des arts de Berne et offre un Bachelor en écriture littéraire.
