Enfoui dans son rapport annuel, un chiffre mesure le poids de Syngenta sur le marché mondial des pesticides. En 2025, l’entreprise bâloise a enregistré ou prolongé la durée de vie d’environ 1800 produits phytosanitaires.
Pourtant, les autorités serrent la vis. Elles ont tendance à moins renouveler leurs autorisations d’usage de pesticides et à limiter l’approbation de nouveaux produits, par souci de protection de la santé et de l’environnement. L’Union européenne (UE) a ainsi réduit le nombre de substances acceptées d’un millier à près de 500, au cours des 25 dernières années. Obtenir l’autorisation de mise sur le marché d’un nouveau pesticide dans l’UE peut prendre entre 7 et 10 ans, et cette autorisation n’est valable que durant 15 ans.
En possédant de grands catalogues, les multinationales, comme Syngenta, ont néanmoins les moyens de contrer ce resserrement. Avec leur vaste gamme de produits, elles présentent même un avantage non négligeable par rapport aux nouveaux arrivants sur ce marché.
Poussée technologique
«Les intrants agricoles, tels que les semences, les pesticides et les engrais, sont dominés au niveau mondial par une petite poignée de sociétés. Le secteur des machines agricoles est également très réduit», déclare Robert Finger, professeur de politique et économie agricole à l’EPFZ.
Le dernier rapport publié par le collectif ETC, qui défend des pratiques d’agriculture responsables, illustre cette concentration de pouvoir. «Il y a dix ans, les dix plus grandes entreprises du secteur mondial des semences contrôlaient 40% du marché. Ce sont désormais les deux plus grandes qui contrôlent 40% du marché», souligne Taarini Chopra, qui a corédigé le rapport. Il s’agit du groupe allemand Bayer et de la firme américaine Corteva Agriscience.
«Les paysans se retrouvent pris en étau entre des marchés concentrés aux deux extrémités de la chaîne» Robert Finger
«Bien que les fusions et les acquisitions se produisent tout le temps dans ce secteur, les épisodes cruciaux de consolidation ont tendance à se réaliser par poussées, typiquement à des moments opportuns, lors de progrès technologiques par exemple, ou lors de déclins, quand les entreprises essaient d’augmenter leurs marges en étendant leurs parts de marché», analyse Jennifer Clapp, professeure à l’Université de Waterloo, au Canada.
L’investissement nécessaire à l’élaboration de nouveaux produits phytosanitaires pénalise également les nouveaux arrivés. «Dans les semences ou les pesticides, la longue durée de la phase de développement du produit et des cycles d’admission ainsi que les brevets qui protègent la propriété intellectuelle génèrent des barrières à l’entrée du marché. Les fusions et les acquisitions ont permis de créer des synergies dans la recherche et le développement, tout en réalisant des économies d’échelle», indique Max Koppenberg, maître de conférences en économie d’entreprise à l’Université de Wageningen, aux Pays-Bas.
La double peine
Cette situation de quasi-monopole a un effet délétère pour les agriculteurs car elle limite leur choix en matière de semences, de produits chimiques et de machines agricoles. On observe aussi une forte concentration au bout de la chaîne d’approvisionnement, où un petit nombre d’entreprises dominent la transformation et la vente au détail. «Les paysans se retrouvent pris en étau entre ces marchés concentrés aux deux extrémités de la chaîne», déplore Robert Finger.
Cette dépendance envers une poignée de multinationales fragilise aussi les agriculteurs lors de chocs géopolitiques comme le blocage du détroit d’Ormuz. «Chaque fois qu’il y a un problème d’approvisionnement, notre système agro-industriel est très vulnérable. La guerre en Iran est un exemple emblématique. Les prix des engrais explosent, ceux de la nourriture sont en hausse et les famines augmentent», regrette Taarini Chopra.
Max Koppenberg fait cependant remarquer qu’une importante concentration n’aboutit pas forcément à un abus de pouvoir économique. Il donne l’exemple du commerce de détail alimentaire, très concentré dans de nombreux pays. Et pourtant les distributeurs se livrent une concurrence acharnée, ce qui se traduit par des prix à la consommation relativement bas. «Dans de nombreux secteurs des intrants agricoles, on observe une forte concentration qui ne mène pas à des marges élevées, étant donné que les entreprises doivent réinvestir leurs bénéfices bruts dans le marketing, la vente, la recherche et développement, afin de conserver leurs parts de marché», estime le professeur.
Une piste existe néanmoins pour freiner cette concentration: les lois antitrust. Par exemple, le rachat de Monsanto par Bayer a été ralenti par les autorités de la concurrence des Etats-Unis et de l’UE. Il a fini par être autorisé, mais non sans cessions, dont la revente par Bayer de son activité mondiale de semences à son concurrent BASF. SWISSINFO
