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Mutations silencieuses

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Pourquoi les récits sur les femmes peinent-ils à capter les mutations, parfois imperceptibles, qu’elles traversent au cours de leur vie? Est-ce parce que ces récits sont écrits par des hommes, qui ont placé le désir féminin au service du leur, pour satisfaire leur plaisir, leur emprise, voire des formes de prédation? Ou parce que les femmes, par pudeur ou crainte des conséquences sur leur réputation ou leur carrière, à cause des tabous familiaux ou de la fragilité de leur couple se sont elles-mêmes retenues d’en parler? A quelques magistrales exceptions près, ces transformations restent tues. Et lorsqu’elles sont abordées, laissent subsister d’immenses zones de non-dits.

C’est en train de changer.

Pour moi, les séries ont longtemps été ces objets médiocres que nos mères regardaient pendant des heures, comme pour anesthésier l’ennui ou accompagner une forme de renoncement – incapables d’enrichir autrement leur destin.
Mais depuis quelques temps déjà, certaines, qui suivent leurs personnages sur plusieurs années, offrent un regard particulièrement fin sur les transformations que traversent les femmes. C’est le cas de Los años nuevos, créée par Rodrigo Sorogoyen. La série suit un couple sur dix ans, à travers autant de réveillons.

Certains épisodes, portés par le superbe duo d’acteur·ices que forment Sara Cano et Paula Fabra, s’articulent autour de scènes intimes qui renouvellent les récits de la sexualité. Dans une réalisation réaliste et épurée, et à travers une narration lucide de l’intimité, la série saisit l’évolution du désir, ses asymétries, son instabilité, le fait qu’il soit moralement non cadré. La sexualité des deux protagonistes de la série, mouvante, travaillée par l’usure, les malentendus et les décalages, devient à la fois un révélateur et le lieu où leur lien s’exprime

Dans la vie d’une femme, il existe toute une série d’autres mouvements, parfois imperceptibles, que peu de récits parviennent à décrypter avec autant de finesse que Los años nuevos.

Après le bouleversement de la maternité – l’accouchement matérialisant un acte quasi christique, et l’allaitement une forme de symbiose charnelle fondatrice avec l’enfant –, le retour à la vie professionnelle, bien qu’il participe de l’émancipation des femmes, peut aussi les plonger dans une détresse qu’il leur est à peine permis d’exprimer. Le conjoint ne comprend pas toujours ce qui vacille, même lorsqu’il est présent. L’entourage a oublié. L’employeur, lui, n’a que faire – réellement que faire – des besoins des femmes qui allaitent.

La symbiose avec l’enfant est rompue presque du jour au lendemain. La femme est sommée de se remettre en mouvement. Une transition d’une brutalité souvent passée sous silence. Allaiter dans un bureau – au milieu du cliquetis des touches des claviers, du ronflement des machines, des allées et venues – permet encore le geste, mais plus l’état. La rupture de cette symbiose est, en soi, une violence. Elle peut rendre tout le reste étrangement vain. Pourtant, on retourne au travail. Pour l’enfant, pour son avenir. Parce qu’on sait, parfois, que le lien avec le père ne tiendra pas. Parce qu’on ne veut plus vivre dans la dépendance dans laquelle ont vécu nos mères.

Cette étape reste largement absente des récits. Et elle n’est pas la seule. D’autres transformations, plus tardives mais tout aussi décisives, continuent d’échapper aux représentations.

Je ne trouve pas mon compte dans les récits sur la ménopause qu’offrent les médias, les réseaux sociaux ou les arts. On peut y voir une indignation vindicative, parfois criarde, face à l’invisibilisation que l’on croit subir, ou alors le mouvement inverse: une surmise en scène du pouvoir d’une femme désormais mûre, mais restée désirable. Rien en revanche qui raconte la fin biologique de la possibilité d’enfanter, et la manière radicale dont elle nous inscrit dans notre finitude. Rien, non plus, sur le décalage que cela peut créer face à la mascarade sociale. Ni sur les couches de vie qu’elle fait remonter, sur les reflux de mémoire, les vagues de nostalgie qui nous traversent et nous constituent désormais.

Parfois, ces mots – richesse, profondeur –, mais sans qu’ils soient réellement incarnés.

Sur ce terrain de la représentation des transformations intimes féminines, presque tout reste à inventer.

*Porte-parole d’Amnesty International Suisse et autrice, Nadia Boehlen s’exprime ici à titre personnel, à partir d’un thème proposé par la rédaction.

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