Un jour, un ami m’a dit: «Tu sais, ça ne se voit pas que tu viens d’un milieu peu instruit.» Cette phrase m’a surprise. A certains égards, elle m’a aussi allégée. Je faisais partie de cette catégorie d’étudiantes qui se surprenaient à avoir de bons résultats. Le droit international représentait pour moi une branche à la fois prestigieuse et complexe.
A la fin de ma première année de master, j’obtiens un excellent résultat à l’examen de cette matière et me demande aussitôt s’il n’y a pas eu une erreur. Je prends rendez-vous avec le professeur responsable de la filière. Il consulte ma copie, m’observe au-dessus de ses lunettes et me dit: «Normalement, les étudiants viennent me voir pour demander une meilleure note.» Je le remercie et quitte précipitamment son bureau, de peur de faire un faux pas qui pourrait altérer la bonne opinion qu’il semble avoir de moi. Objectivement, rien dans sa remarque ne justifiait une telle inquiétude. Pourtant, je vivais avec la peur que l’on découvre que je n’étais pas vraiment à ma place.
Lorsque j’étudiais à l’Institut de hautes études internationales, dont une grande partie des étudiant·es étaient issu·es de familles très privilégiées, je passais mes nuits à danser dans les bals populaires, notamment ceux des communautés latinos de Genève. C’était une façon de rester proche de celle que j’étais. Puis je retournais à l’institut presque en apnée, tant je m’y sentais étrangère. Seule cette alternance me permettait de supporter les codes, ainsi que la suffisance, voire l’arrogance perçue, de nombre de mes pairs. Et de me concentrer sur mes études.
J’ai longtemps surveillé ma manière de parler. Je craignais une faute de langage, une maladresse ou une ignorance qui me trahirait. Je repassais mentalement certaines interventions dans une université, un média ou une assemblée avec une sévérité extrême, traquant des maladresses que personne d’autre que moi n’avait probablement remarquées. Dans le même temps, je revenais spontanément à un langage moins soigné – négations contractées, «quoi?» disséminés dans les phrases, expressions familières – avec les personnes que j’identifiais comme socialement plus proches de moi.
Longtemps, j’ai eu le sentiment de ne pas être tout à fait l’autrice de mes réussites. Mon mémoire de master, puis ma thèse de doctorat, relevaient davantage du hasard que du mérite. J’ai obtenu quasiment la note maximale pour cette thèse et me suis dit très longtemps qu’on me l’avait accordée par pitié. Ce n’est que tout dernièrement, lorsqu’un collègue m’a raconté qu’une de ses connaissances avait échoué à sa soutenance, que j’ai compris que cela ne pouvait pas être le cas.
Il en est allé de même pour les livres et les textes que j’ai publiés par la suite. Encore aujourd’hui, il m’arrive de penser qu’ils ont été écrits par une autre personne. Quelqu’un d’extérieur à mon moi profond. Comme si celle qui était capable de rédiger ces textes ne pouvait pas être celle que je suis. Et lorsque je reconnais malgré tout en être l’autrice, je les juge avec une sévérité dont je ne ferais preuve envers personne d’autre.
Par moments, j’ai voulu rejeter la part intellectuelle de ma personnalité. Comme si elle m’avait éloignée d’une version plus simple et plus spontanée de moi-même. Comme si elle m’avait condamnée à une forme de complexité me séparant à jamais d’une vie plus insouciante, celle que la majeure partie de ma famille a continué à mener.
Puis j’ai compris que cette complexité faisait irrémédiablement partie de moi. Qu’il fallait l’accepter et m’appuyer sur elle pour façonner mon existence et mon travail, mais sans exigence démesurée. Qu’il fallait savourer chaque idée, chaque ligne écrite, chaque échange avec des personnes porteuses de leurs propres formes de complexité.
Durant mes études, j’ai découvert de nombreux auteurs analysant les mécanismes de domination sociale. Mais c’est à travers les récits autobiographiques de transfuges sociaux, à commencer par Retour à Reims de Didier Eribon, que j’ai lu pour la première fois des personnes racontant de l’intérieur ce que signifie vivre cette différence sociale.
Dans chacun de ces parcours revient la question de l’éloignement. Certain·es rompent presque entièrement avec leur milieu d’origine avant d’y revenir des années plus tard. D’autres gardent un pied de chaque côté. Je me suis reconnue dans cette seconde famille.
Ces récits m’ont permis de comprendre certains comportements qui m’apparaissaient jusque-là incohérents. Ils relevaient souvent de la loyauté. Une loyauté dont je ne comprenais pas toujours l’origine, mais qui demeurait tenace.
Avec le temps, j’ai appris à reconnaître la beauté de ces parcours, malgré leur part de douleur. A ne plus choisir entre les différentes facettes de moi-même. A circuler d’un monde à l’autre sans avoir le sentiment de trahir qui que ce soit.