Mon premier contact avec l’ivresse a lieu lors d’un repas chez le frère d’une belle-sœur de ma mère. Sa femme est mexicaine; elle nous propose une cuisine simple et savoureuse, que nous n’avions jamais eu l’occasion de goûter. Je me rappelle de grandes pommes de terre en papillote, fendues au milieu en fin de cuisson pour y ajouter du beurre, et de galettes de maïs que nous remplissons de diverses garnitures. Ma mère a bu quelques verres et rigole plus que d’habitude. Je n’aime pas la voir ainsi. Cela me trouble. Je la trouve à la fois gênante et ridicule.
Quelques années plus tard, lors d’une promenade, mon père me parle des personnes alcooliques et toxicomanes. Non pour me mettre en garde ou me faire la morale, mais avec une profonde affliction. C’est l’époque du Platzspitz zurichois, dont je découvre les images au téléjournal. Celles-ci me sidèrent bien davantage que les comptes-rendus de conflits armés ou de famines: je ne comprends pas comment on peut s’infliger une telle autodestruction. Les mots de mon père font écho aux images. Ensemble, ils font de cette réalité quelque chose dont je n’ai jamais voulu m’approcher, de près ou de loin.
Je grandis en Valais. Je prends donc une première cuite lors des innombrables beuveries qui rythment les soirées des jeunes gens du canton. A peu près au même moment, je découvre Les Fleurs du Mal de Baudelaire. La cuite au martini blanc-orange est si horrible qu’elle me tient non seulement éloignée à jamais des alcools forts, mais aussi du jus d’orange en brique. Quant à Baudelaire, je ne comprends pas comment lui et d’autres artistes utilisent l’alcool comme un moyen d’élévation, un ferment créatif ou une source de poésie, tant il m’assomme. En revanche, j’accepte que cela puisse produire cet effet chez eux, tout en adhérant à la part de l’œuvre qui dit le caractère illusoire de la transcendance par l’ivresse, et en reconnaissant la beauté de ces textes, dont certains parlent à la lycéenne encore très inculte que je suis alors.
Avec le temps, je trouve mes propres moyens d’atteindre l’ivresse, ou plutôt des moments qui me permettent d’échapper au réel en le transcendant. Ou, plutôt, d’y plonger avec une telle intensité qu’il en devient enivrant. Cette intensité, je la trouve avant tout dans le corps: le mien en mouvement, mais aussi dans la rencontre des corps, surtout lorsque le lien amoureux en démultiplie la portée. J’y retrouve une forme de perte de contrôle, mais sans brouillard ni lendemain comateux, avec au contraire un sentiment d’acuité accrue. Après l’amour ou certaines séances de yoga, il m’arrive d’être traversée par des visions très vives: me voir voler au milieu d’arbres noirs dans le crépuscule, apercevoir le visage de proches ou de collègues, ou encore des scènes de vie qui n’ont pas eu lieu.
J’aime exposer mon corps dans des formes de mouvements extraordinaires, au sens précis où ils sortent de l’ordinaire, sans que cela soit forcément pour autrui. Kizomba, danses inspirées des orishas, figures acrobatiques de danse contemporaine, jazz ou classique, positions ou transitions de yoga. L’extase que je rencontre en faisant un grand écart, tout en cambrant légèrement le buste et la tête en arrière, doit sembler tout aussi incompréhensible à certain·es que l’était pour moi la recherche répétée de l’ivresse à travers les substances.
Un homme que j’ai beaucoup aimé amenait dans notre relation une série d’ingrédients – curiosité, volonté farouche de sortir de la routine, esprit aventureux, rituels soigneusement conçus précédant la rencontre des corps – qui m’ont rendue totalement accro à son univers et à cette danse des corps, même lorsque je savais depuis longtemps que certains de mes besoins essentiels n’étaient pas comblés dans notre relation.
A travers cette histoire, j’ai fini par comprendre celles et ceux en quête d’ivresse permanente. Une fois que l’on a goûté à de telles formes d’intensité, il est coûteux d’y renoncer. Et même si l’on y parvient, le quotidien nous paraît longtemps encore d’une fadeur à même de nourrir un spleen lancinant. Peut-être la seule échappatoire consiste-t-elle alors à cultiver, précieusement, des zones d’intensité modérées.