Skip to content

Le Courrier L'essentiel, autrement

Je m'abonne

Alimentation: entre exigences de santé publique et débats passionnels

A votre santé!

Hostile à l’agriculture et végane selon l’UDC, trop contraignante pour le PLR, irréaliste pour le PS, isolée, inaboutie et extrême pour les Vert·es. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’initiative «Pour une alimentation sûre» en votation le 27 septembre n’a pas le soutien de la «classe politique». L’on joue sur les clichés: on va «toucher» à notre raclette ou à notre fondue, on veut limiter notre liberté de choix alimentaire, et j’en passe. Peu d’analyse rationnelle et encore moins centrée sur la santé.

Pourtant, du point de vue sanitaire, l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV) – donc notre gouvernement – a élaboré la Stratégie suisse de nutrition 2025-2032, qui met l’accent sur la prévention des maladies non transmissibles telles que le diabète, les maladies cardiovasculaires ou le cancer et sur le surpoids, tout en promouvant la durabilité du système alimentaire. L’OSAV rappelle d’ailleurs qu’en Suisse, la consommation actuelle de viande et de produits laitiers est près de trois fois supérieure au maximum recommandé par la Société suisse de nutrition (SSN) – selon les normes de l’OMS – et a un impact négatif scientifiquement prouvé sur la santé. Là est le fondement de l’initiative sur l’alimentation, qui prône de passer, en dix ans, de moins de 50% d’aliments produits en Suisse à 70%. A aucun moment, le texte n’envisage l’arrêt de l’élevage en prairie ni le renoncement total à la viande ou aux produits laitiers. Il propose une réorientation de l’agriculture pour tendre vers les recommandations de l’OMS. Est-ce si extrême?

Une étude1>Müller A. et al., «Wege zu einer markanten Erhöhung des Selbstversorgungsgrades bei weniger Umweltbelastung», FiBL, ETH Zürich, Ö+L GmbH, 09.12.2025. publiée fin 2025 le dit explicitement: «Si nous remédions systématiquement aux inefficiences du système alimentaire, telles que la production excessive d’aliments pour animaux sur les terres arables, l’alimentation concentrée du bétail et le gaspillage alimentaire, il est possible d’atteindre un niveau d’autosuffisance beaucoup plus élevé tout en réduisant l’impact environnemental.» Elle poursuit en affirmant qu’«un taux d’autosuffisance alimentaire supérieur à 100% [est possible] et près de 10 millions de personnes, soit plus du double du nombre actuel, pourraient être nourries à partir des ressources nationales.»

L’étude conclut sur la nécessité d’un changement de cap politique: «De nombreuses mesures se heurtent à des obstacles ou sont bloquées par des conditions-cadres étatiques défavorables et des incitations inappropriées. Ainsi, le système actuel de politique agricole soutient beaucoup plus la production animale que la production végétale au moyen de mesures de protection douanière et de paiements directs. De ce fait, la culture de denrées alimentaires destinées à la consommation humaine directe n’est souvent pas compétitive par rapport à la culture fourragère.» Menée en collaboration avec l’EPFZ, cette étude scientifique est disponible directement sur le site de la Confédération. Autant dire qu’elle mérite d’être prise au sérieux!

Cela dit, l’alimentation est loin d’être un simple choix individuel dicté par les habitudes ou les traditions culinaires, comme on aime à nous le faire croire. Elle est largement influencée par les incitations publicitaires. Et les pays qui, comme le Mexique ou le Chili, tentent de réguler la publicité des produits ultra-transformés – dont les hautes teneurs en graisses, en sucres et en sel nuisent gravement à la santé – se font régulièrement attaquer en justice par les multinationales de l’agrobusiness au nom de l’entrave au commerce. Chez nous, l’introduction systématique du Nutri-Score ainsi que les tentatives de réguler la publicité et la distribution des boissons sucrées se heurtent à l’opposition systématique de la droite au Parlement fédéral. Là encore, des conditions-cadres inadéquates bloquent l’émergence d’une politique publique cohérente en matière de nutrition.

Finalement, face aux tensions géopolitiques et au dérèglement climatique, cette initiative pour une autosuffisance alimentaire semble logique et nécessaire (et peut-être plus utile que l’effort de réarmement voulu par notre parlement!). Certes, le texte est centré sur la production. En ce sens, il ne s’agit que d’une première étape pour amener la population à une alimentation globalement équilibrée et pourtant «jouissive». Une telle démarche doit-elle vraiment être condamnée?
Bon appétit.

Notes[+]

Bernard Borel est pédiatre FMH, conseiller communal Aigle.

Chronique liée